‹ La langue de RabelaisChapitre 153 sur 223 · VI. — Historiqua · texte numérisé non relu

VI. — Historiqua

Rabelais a puisé tour à tour dans le trésor de la sagesse antique et médiévale, dans la vie cléricale et monastique, et surtout dans la littérature orale proprement dite. Nous allons aborder ses emprunts à cette dernière source, qui seule est restée vivante et intarissable.

Les proverbes sont familiers aux plus anciens monuments de la langue. Les chansons de geste n'en sont pas dépourvues (i) ; on en trouve dans les fabliaux (2), dans l'ancien théâtre (3). Ils abondent au xiv" siècle dans Deschamps et ses contemporains (4). Pendant les xiv^ et xv" siècles, les poètes (5) terminent souvent leurs strophes par un proverbe et ce procédé est encore suivi par Charles d'Orléans. Mais là^ comme ailleurs, il s'agit de sentences plutôt que de proverbes proprement dits. Il faut arrivera

(0 Voy. ces deux dissertations: Kadler, Sprichwôrter und Senten^en der altfran^ôsischen Artus-und Abenteuer romane, Marbourg, i883. — Ebert, Die Sprichwôrter der altfran:^ôsischen Karlsepen, Marbourg,

(2) Cf. deux programmes de Loth, Greitïenberg, 1895-1896.

(3) Wandelt, Sprichwôrter und Senten^en des altfranjosischen Dramas (i 100-1400), Marbourg, 1887. — Les Mystères et les Farces n'ont pas encore été explorés sous ce rapport. Nous en avons tenu compte dans cette étude.

(4) Voy., à ce sujet, Erich Eehse, dans les Romanische Forschungen de 1906, p. 545 à 594.

(5) Tels: Guillaume Machault, Froissart, Christine de Pisan, Alain Chartier, etc. En voir la liste dans Abbé Goujet, Bibliothèque Françoise^ t. I, p. 281 à 293 (ouvrages sur les proverbes), et surtout dans Alexis, Œuvres, t. II, p. 295.

Coquillart et surtout à Villon pour rencontrer toute une « Ballade en proverbes (i) ».

A ces exemples se borne la littérature proprement dite. Incomparablement plus importants sont les recueils sortis à diverses époques des milieux populaires et puisés directement dans la littérature orale. Nous n'en retiendrons que les principaux :

Les Provej^bes au vilain, poème composé vers 1180, renfermant les dictons du menu peuple du xii-xiii" siècle, le plus ancien monument de la parémiologie française (2). 11 fut imité par le comte de Bretagne, Pierre Mauclerc (121 3-1 250), mais ce poème, divisé en strophes de 6, 8 et 9 vers, n'offre qu'une suite de maximes morales, alors que le texte original est d'une teneur foncièrement populaire (3).

Le Dit de l'Apostoile, c'est-à-dire le Dit du Pape, du xiif siècle, proverbes et dictons souvent appliqués aux provinces et villes, constituant ainsi le plus ancien document du Blason populaire (4).

Les Proverbes ruraux et vulgaux, du milieu du xiii^ siècle, recueil de cinq cents proverbes dont la plupart sont encore en usage (5).

(1) Voy., en général, outre l'ouvrage cité de Leroux de Lincy, Texcellente Bibliographie paréiniologiqiie de Georges Duplessis, Paris, 1847, ^^ l'article complémentaire de Karl Friesland, dans la Zeitschrift

fiir neu/rati^ôsische Sprache, t. XXVIII, i9o5, p. 260 à 2S7. — Le Catalogue de livres parémiologiques composant la bibliothèque d'Ignace Bernstein (Varsovie, 1900, 2 vol,, in-4°), est le plus riche répertoire de ce genre, mais le classement des matériaux est plutôt empirique, les recueils nationaux de proverbes y figurant sur le même plan que les ouvrages didactiques qui en renferment. Notons, en outre, que le deuxième tome des Altspanische Sprichwnrter ans den Zeiten vor Cervantes (Regensburg, i883) de Joseph Hallcr, est entièrement consacré à une bibliographie parémiologique des Gréco-Romains, des peuples romans et germaniques.

(2) A. Tobler, Li Proverbe au vilain, Leipzig, iSq5. — Cf. les Proverbia Rusticorum mirabilia versificaia, nu nombre de 269 (avec traduction latine en vers) publiés par Zacher, d'après un Ms. du xii" siècle, dans la Zeitschrift fur deutsches Altertimi de Haupt, t. XI, p. 114 à 144, Berlin, i85G,

(3) Imprimé dans le livre cité ci-dessous de Crapelet. — Les Proverbes de Frauvce (cités dans Leroux de Lincy, t. II, p. 472 à 484) remontent à la même époque.

(4) G. -A. Crapelet, Proverbes et dictons populaires au XJIP siècle, VApostoile, etc , Paris, i83i.

(5) Récemment réimprimés par Ed. Ulrich, dans la Zeitschrift jur neuf ran^osische Sprache, i. XXIV, 1902, p. i à 35 (au nombre de 487).

Les Proverbes communs^ un des recueils les plus anciennement imprimés clu xv^ au xvf siècle. La première édition renferme 780 proverbes, les autres en contiennent jusqu'à m 5. La plupart des Proverbes ruraux y sont représentés, à côté, d'autres encore courants aujourd'hui (i).

Un recueil manuscrit de 1456, où les proverbes sont rangés en ordre alphabétique, par Jehan Mielot, chanoine de Lille, a été imprimé de nos jours (2). Le recueil de Mielot semble avoir servi de modèle à celui que Jean de la Veprie, prieur de Clairvaux, compulsa vers 1495 et qui fut traduit en latin par Jean Nucérin ou des Noyers, ecclésiastique champenois, sous le titre de Proverbia Gatlicana, Lyon, 15 19 (3).

Ces divers recueils nous fourniront des éléments de comparaison avec les proverbes de Rabelais.

Au xvi" siècle, Pierre Gringore fit imprimer, vers 1533, ses Notables enseignemens, « Adages et Proverbes... », recueil hétéroclite, dont il a pris les matériaux un peu partout, comme il le dit dans son Prologue :

Pour recréer espritz de gens notables

Que ai recueillitz de sages anciens,

Pareillement des modernes sciens... Et en 1 540, le libraire parisien Gilles Corrozet imprima VHecatomgraphie (4), que son auteur anonyme explique ainsi (p. xxvi) :

C'est ce livret qui contient cent Emblèmes,

Authoritez, Sentences, Apophtegmes

Des bien lettrez, comme Plutarques et aultres,

Et toutes fois il en y a des nostres

Grand quantité, aussi de noz amys...

Ghascune hystoire est d'ymaige illustrée,

Affin que soit plus clairement monstrée

L'invention...

(i) Réimprimés par Silvestre en iSSg. Le recueil le plus important du XV® siècle de Proverbes communs a été réimprimé en 1899 par Ernest Langlois.

(2) Dernière réimpression par Ulrich, Zeitschrift, t. XXIV, p. 191 à 199 (au nombre de 35 1).

(3) Cf. un article de W.-F. Smith, dans Rev. Et. Rab., t. VII, p. 371 à 376. Les proverbes communs allégués par Rabelais concordent, sous le rapport formel, non pas avec ceux de Nucérin (iSig), mais avec le recueil du xv® siècle cité ci-dessus. Ajoutons-y le petit recueil de 282 proverbes, français et latin, que Mathurin Cordier fit insérer dans le chapitre lviii de son Liber de cornipti sermonis emendaiione, Paris, i53o (nombreuses éditions).

(4) Réimprirnée dernièremeqt par Charles Oulmont, Paris, 1905.

La sentence « Doulce parole rompt ire », par exemple (p. 50), est accompagnée d'une gravure représentant une rémore arrêtant un navire :

Ainsi que ce petit poisson

Peut arrêter ung grand navire,

La langue, en pareille façon,

Rompt toute fureur et grand'ire.

Marot et Régnier sont les derniers poètes qui aient cité des proverbes. La Renaissance amène une réaction en sens contraire. Si l'on excepte le pédantesque Baïf, les poètes de la Pléiade, Ronsard et du Bellay en premier lieu, en sont à peu près dépourvus. Ils sont complètement décriés au xvii" siècle (i). En revanche, les proverbes sont fréquents chez les écrivains du XVI* siècle de l'école de Rabelais : Des Périers, du Fail, Cholières, Brantôme, la Satyre Menippée et le Moyen de parvenir. La dernière production de ce genre, la Comédie des Proverbes du comte Adrien de Montluc, imprimée en 161 5 et 1633 (2), contient la plupart des dictons populaires de l'époque avec de multiples souvenirs de la parémiologie rabelaisienne.

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