VII. — Commentaires
Le plus ancien commentaire que nous connaissions est un recueil du xv** siècle, d'environ 800 proverbes, généralement suivis d'une explication en latin (3). Plus important, sous ce rapport, est l'ouvrage de Charles Bovelles, chanoine de Noyon, Proverbiorum vulgarium libri très, paru à Paris en 1531. L'auteur avait recueilli ses matériaux dans les milieux populaires et populaciers, comme il l'affirme dans son épître dédicatoire, datée de Noyon, 16 février 1527 :
Proverbia vulgaria quœ nostra quidem regio et œtas habet, quœ per plateas, per trivia, per domos et publica convivia, in ore sedent vulgi... in hujus operis haud fartasse inutilem cumulari congeriem... proverbia quœ non tam ex libris hominum qiiam ex ore rapui singulorum...
Malheureusement, les tendances moralisatrices de l'auteur
(i) Voy. F. Brunot, Histoire de la langue, t. IV, p. 382-384.
(2) Elle a été deux fois réimprimée de nos jours : dans le IX^ tome de V Ancien Théâtre et dans le volume d'Ed. Fournier, Le Théâtre français du XF« et XF/e siècle, Paris, 1871.
(3) Publié par Ernest Langlois dans la Bibliothèque de l'Ecole des Chartes, t. LX, 1899, p. 569 à 601 (d'après un Ms. du Vatican).
36o FAITS TRADITIONNELS
donnent au commentaire un caractère exclusivement didactique et lui font méconnaître les autres aspects de son sujet : historique, social, psychologique.
Dans la seconde moitié du xvi' siècle, ces commentaires sont plus nombreux et plus importants. Il faut citer en premier lieu les recherches d'Henri Estienne, grand amateur de proverbes (i) : « Les beaux proverbes, dit-il, bien appliquez, ornent le langage de ceux qui d'ailleurs sont bien empariez », c'est-à-dire bien éloquents.
Dans sa Précellence de la langue françoise (1579), il consacre une cinquantaine de pages à éclaircir un certain nombre de proverbes tirés surtout des anciens monuments, le Roman de la Rose et le Roman du Renard. Il cite de préférence les plus archaïques, «-qui ont plus d'autorité en leur ancien langage », et les compare avec ceux des Grecs et des Romains. Ce rapprochemient l'amène à conclure que « nous n'avons pas seulement des proverbes qui nous sont particuliers », et il méconnaît ainsi les différenjes formelles et expressives des uns et des autres; mais il est intéressant de remarquer qu'il est le premier qui ait étudié les proverbes par catégories : Dieu, nature, homme, etc.
Un autre ouvrage de cet érudit philologue, Les Prémices (1594), renferme un premier livre (seul paru) de Proverbes epigrammatises , c'est-à-dire versifiés par l'auteur, dans un but nettement moral. Il va jusqu'à censurer ceux de ces proverbes qui lui semblent contraires à ses préoccupations édifiantes (2).
Après Henri Estienne et s'en inspirant, Pasquier a consa-
(i) Louis Clément, Henri Estienne, p. 388, remarque : « Nul écrivain français n'a peut-être, au xvi« siècle, cité plus de proverbes que Henri Estienne ». L'auteur a oublié Rabelais! — On peut lire, dans cet ouvrage, d'excellentes pages sur Henri Estienne parémiographe : p. 149 à i83 et 389 à 399.
(2) Les mêmes préoccupations dominent les Mimes de Baïf, dont les deux premiers livres parurent en iSjô. — Les Adages et Proverbes de Solon de Voge, par THetropolitain, iS-yH, recueil d'environ cinq mille dictons, ont un caractère factice plutôt que populaire. Ces dictons semblent en très grande partie composés par l'auteur lui-même, médecin du cardinal de Guise, né à Autreville dans les Vosges (d'où les pseudonymes de « Solon de Vosges » et d' « Hetropolitain k). Des séries copieuses de dictons dirigés contre la noblesse, les avocats et les médecins sont sûrement de sa facture. On peut en voir des exemples dans la biographie de A. Benoit, Notice sur Jean Le Bon, Paris, 1879.
PROVERBES ET DICTONS 36l
cré tout le vin" livre de ses Recherches sur la France à exposer l'origine de plusieurs proverbes et expressions proverbiales. On peut toujours profiter des remarques de cet érudit à l'esprit pénétrant et aux vastes lectures.
Nicod a inséré, à la suite de son Trésor de la langue française (1606), un Recueil de vieux Proverbes de la France^ au nombre de cent-vingt, qui n'est que la réimpression des Proverbes communs de Jean de la Vesprie, avec la traduction latine de Nucérin (15 19). Cette réimpression est suivie d'un opuscule de médiocre valeur : Explication morale d'aucuns proverbes en la langue française.
Plus important est un opuscule anonyme, de la même époque, intitulé : Essai sur les Proverbes et manières de parler proverbiales en François avec l'interprétation Latine (i).
Nous arrêtons ici ces renseignements, d'autant plus que les ouvrages ultérieurs — à l'exception des Curiosités (2) d'Oudin (1640) — accusent des redites fréquentes et une ignorance à peu près complète des sources de la parémiologie française. Il faut arriver jusqu'au Livre des Proverbes français (1842) de Leroux de Lincy pour constater chez nous les premiers essais de méthode historique appliquée à la parémiologie indigène.
Rabelais d'ailleurs, sous ce rapport comme sous beaucoup d'autres, est souvent lui-même son meilleur commentateur. 11 revient à plusieurs reprises sur le même proverbe, en en faisant ainsi ressortir les différents aspects ; de plus, il en indique par-
(i) Cet Essai figure dans un exemplaire mixte de la Bibliothèque de l'Université, comprenant :
1° Gabriel Meurier, Trésor de Sentences dorées. Dits, Proverbes et Dictons communs, Lyon, ibyy (cite le Gaton et les Proverbes communs, des sentences classiques et des proverbes des Italiens et des Espagnols).
2' Joh. Nuceriensis, Adagia Gallica, Paris, iSig.
3° Explication morale d'aucuns proverbes communs en la langue française, p. 243 à 288 (d'après Nicod).
4° Essai sur les proverbes et manières de parler proverbiales en François, avec l'interprétation Latine, p. i à 62,
(2) Le sous-titre ajoute : « avec une infinité de Proverbes et de Quolibets ». — Le livre de Fleury de Bellingen {Explication des Proverbes, i65G) se rattache à la méthode anecdotique des noms propres, longtemps en vogue.
On pourrait y ajouter les Remarques sur quelques proverbes français de Le Duchat, insérées dans les Ducaiiana, Amsterdam, 1738, t. II, p. 449 à 545.
fois la source et les étapes d'évolution (i). Il va sans dire que nous tiendrons scrupuleusement compte de ces précieux éclaircissements.