‹ La langue de RabelaisChapitre 162 sur 223 · I. — Animaux domestiques · texte numérisé non relu

I. — Animaux domestiques

Ce premier groupe, le plus nombreux, embrasse les animaux suivants : Ane, bœuf, bouc, brebis, chat, cheval, chèvre, chien, mule, porc, rat, truie, vache, veau, verrat (i).

Ane. — (Le jeune Gargantua) faisait de V asne pour avoir du bren (l. I, ch. XI).

C'est-à-dire faisait le niais pour obtenir quelque chose.

— ... ne fut possible de tirer de luy une parolle, non plus qu'un pet d'un asne mort (1. 1, ch. xv). — J'aymeroy... autant entreprendre tirer un pet d'un asne mort, que de vous une resolution (1. III, ch. XXX vi).

— Comment, dist Epistemon, tout le monde chevauchera, et je meneray l'asne (1. II, ch. xxvi).

C'est-à-dire je regarderai faire les autres. Allusion à une cérémonie burlesque qui, dans plusieurs villes de France, se pratiquait au carnaval. Ce proverbe se lit dans Coquillart (t. II, p. 378) :

(i) Ajoutons : Bête. — Quand le soleil est couché, toutes bestes sont à l'ombre (1. II, ch. xii). Cf. Comédie des Proverbes (acte I, se. viii) : « Quand le soleil est couché, il y a bien des bestes à l'ombre ».

Je vous dis par saincte Suzanne, Sans estre armé, ne pied ne cap, Chascun le fait et je mesne l'asne. WEssai des proverbes l'explique ainsi, p. 5 : « Mener l'asne, se dit quand quelqu'un est exposé en risée aux autres, tellement qu'on n'en tient compte non plus que d'un valet de moulin »,

— Voicy le pont aux asnes de Logiqus (i), voicy le trebuchet, voicy la difficulté... (1. II, ch. xxviii).

Dans la vieille « Farce du Pont aux Asnes », un mari, n'arrivant pas à se faire obéir de sa femme, est conseillé par messire Domine :

Vade, tenës le pont aux asnes (2).

Arrivé là, il voit un bûcheron daubant sa bourrique NoUy et ne parvenant qu'à force de coups à lui faire passer le pont sur la Loire, Le mari en prend exemple pour mettre sa femme à la raison. « Le remède étant facile et à la portée de tout le monde : de là le pont aux ânes » (Littré),

— ' Il y aura icy de l'asne, je le prevoy (1. IV, ch. xxxvi). C'est-à-dire il y aura des coups, donnés ou reçus, par suite d'une sottise ou d'un malentendu (3). L'expression synonyme faire de l'asne se lit dans le Vergier d'honneur (fol, 54) : Celui jour mesme par manière subtille Fut prins à Nesles le damp Seigneur Virgille, Semblablement le conte Petilune, Qui aux François, cuidoh faire de Fasne. BcEL'F. — Couraige, couraige, dist il, ne vous souciez au reste, et laisse:^ faire aux quatre beuf\ de devant (I. I, ch, vi).

C'est-à-dire laissez suivre l'ordre naturel des choses. Ce proverbe dérive du labourage tel qu'on le pratique en Poitou, Du Fail s'en est souvenu dans Is ix" chapitre de ses Propos rustiques: « Que chascun montre ce qu'il sçait faire tant seulement, et puis laisser faire aux bœufs de devant ».

Brebis, — Couraige de brebis\ dist Grandgousier (I. I, ch. vi). — De couraige tant et plus: Je n'entends couraige de brebis..., je dis couraige de loup (1, IV, ch. xxxni).

Expression ironique, la brebis étant d'un naturel doux et

(i) C'est-à-dire la conversion des propositions, d'où moyen pratique, expédient (Cotgravei.

(2) Ane. Théâtre, t. II, p. 3 5 et 49.

(3) D'Aubigné s'est servi de l'expression dans son Fœneste (t. II, p. 455 des Œuvres): « Si lors je l'eusse entendu, il y cust de l'asne ; je recevois toujours quelque alTront avec ses Normands ».

craintif. Le proverbe complet est : « Courage de brebis, tousjours le nez en terre » (Oudin).

Chat. — Comme en proverbe l'on dict, irriter les frelons..., esveiller le chat qui dort (I. III, ch. xiv).

Dicton qu'on lit sous cette forme dès le xv*" siècle : Tant que Pasques soient passées, Sans resveiller le chat qui dort, Fredet, je suis de vostre accort Que pensées soient cassées.

(Ch. d'Orléans, rond. xvi).

Au xvi' siècle, le proverbe est donné par Bovelles, fol. 156 r^ : « N'éveille point le chat qui dort. Ne catum experge fac, dormientem ».

Les recueils antérieurs au xv' siècle, les Proverbes de Fraunce et les Proverbes ruraux, substituent chien au chat : « N'esveillez pas le chen qui dort » (Leroux de Lincy, t. II, p. 479) et « Il fait mal d'esveiller le chien qui dort » (n° 62).

Cheval. — Du cheval donné tousjours regardoit en la gueulie (1. I, ch. XI).

Proverbe ancien fondé sur une expérience banale : pour connaître l'âge du cheval, il faut regarder ses dents :

Car j'oy tenir Aux saiges qu'à cheval donné On ne doit point la gueule ouvrir Pour regarder s'il est aagé.

(Coquillart, Poésies, t. I, p. So).

On rencontre ce dicton (déjà mentionné par saint Jérôme) chez tous les peuples (i). Il se présente en français, dès le XII* siècle, sous des formes diverses (2).

(i) Voy, Suringar, Erasmiis over nederlandsche spreckwoorden, Erasme sur les proverbes néerlandais, Utrecht, 1873, p. ii3 à 116 (à propos du proverbe de saint Jérôme cité dans les Adages d'Erasme).

(2) Proverbia Rusticorum (éd. Zacher, n" 121) : A chaval doné dent ne gardet.

Proverbes de Fraunce (éd. Leroux de Lincy, t. II, p. 472) : A chevell doné sa dent n'est agardée.

Proverbes au vilain (éd. Tobler, n" 92): Cheval donné ne doit on en bouche garder.

Proverbes ruraux (éd. Ulrich, n" 882) : Cheval donné ne doit on en dens regarder.

Proverbes communs (éd. Langlois, n° 12) : A cheval donné ne fault regarder en la gueule.

Idem (éd. Nucérin, iSig) : A cheval donné l'on ne doit luy regarder dans la bouche.

— Vertus guoy, je me repens bien, mais c'est à tard, que n'ay suivy la doctrine des bons Piiilosophes, qui disent soy pourmencr près la mer et naviger près la terre, estre chose moult sceure et délectable : comme aller à pied, quand l'on tient son cheval par la bride (1. IV, ch, xxii).

Proverbes ruraux (n° 8i) : « A eise va à pied qui son cheval maine en destre », Gabriel Meurier le rend ainsi (p. 8i) : « Bon fait aller à pied, quand on tient le cheval par la bride »; et Montaigne le cite à son tour (l. 111, ch. m) : « Il a bel aller à pied, qui mené son cheval par la bride. Mon âme se rassasie et se contente de ce droit de possession ».

Chèvre. — A saux de chievre... (1. V, ch. xxxix).

C'est-à-dire à bonds, d'après l'allure brusque de la bête.

— Gargantua tirait au chevrotin (1. 1, ch. xi). — Saincte dame, comment ilz tiraient au chevrotin, et llaccons d'aller (1. II, ch. xx). — Après qu'ilz eurent bien tiré au chevrotin... (1. II, ch. xxviii).

La locution tiret' au chevrotin répond exactement à celle de tirer au renard, ayant également le double sens de :

i" Rendre gorge (acception donnée par Cotgrave et Oudin).

2° Boire à l'excès (sens rabelaisien).

Un troisième sens, « payer », déduit du premier (cf. cracher au bassin), est mentionné par Mathurin Cordier, ch. lviii, n" 73 : « Trahe ad chevrotinum, tirer au chevrotin, c'est à dire tirer à la bourse, bailler argent ».

Le Duchat dit à ce propos : « Cette expression est du Dauphiné et des autres provinces, où l'on met le vin dans des outres faites de peaux de chèvre ». Assertion gratuite. Comme nous l'avons dit, cette locution est le pendant du synonyme tirer au renard, l'une et l'autre trouvant leurs correspondants en allemand. Fisjhart dans son Bienenkorb , se sert, pour « rendre gorge », d'expressions proverbiales analogues (p. 203) : « Dass er ein Kalb legte oder den Fuchs streifte »...

Chien. — Donner l'avoine aux chiens (1. II, ch. xi).

C'est-à dire agir inconsidérément.

— Panurge dilapida le revenu non en fondation de monastères..., enjettant son lard aux chiens (1. III, ch. n) — ... nejecteront leur lard aux chiens {Pant. Progn., ch. v).

C'est à-dire dilapider, gaspiller son bien ou celui des autres. Il est rapporté au xv" siècle, sous cette forme, par Mielot (n'-' 236) : « On y donne le lart aux cliiens ».

— Remède contre soif? Il est contraire à celluy qui est contre morsure de chien : courre^ tousjours après le chien, jamais ne vous mor-

dera, beuvez tousjours avant la soif et jamais ne vous adviendra (1. I, ch. v).

— Comment entendez vous, dormir en chien ? C'est (respondist Ponocrates) dormir à jeusn en liaut soleil, comme font les chiens (1. iV, ch. LXiii).

Oudin explique ainsi cette locution : « Dormir en chien, c'est-à-dire au soleil pendant la chaleur ou un peu devant le repas ». Le langage populaire de nos jours la rend par piquer un chien, dormir pendant la journée.

— Si je vis encore l'aage d^iin chie?t (1. V, Prol.). C'est-à-dire quinze ans à peu près. Cf. Pline, Hist. nat.,

1. X, ch. XXXIII : « Vivunt Laconici (canes) annos denos, faeminas duodenos, caetera gênera quindenos annos, aliquando et vicenos ».

— Par Dieu, je vous mettrois en chien courtaut les fuyars de Pavie (1. I, ch. xxxix).

Expression qu'on lit également dans Bouchet (t. 111, p. 87) : (( Le bourreau l'accoustreroit en chien courtaud », ainsi que dans la Comédie des Proverbes (acte III, se. iv) : « Mais que nous les tenions pieds et mains liez, nous les traicterons en chiens courtaux ï).

Truie. — Gargantua tournait les truies au foin (1. I, ch. xi ; cf.

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