Bêtes sauvages
Les proverbes de cette catégorie, à quelques exceptions près, remontent au delà du xvi° siècle, et quelques-uns seulement trouvent dans Rabelais leur premier témoignage. Ce sont :
Lion. — Gargantua... battoit le chien devant le lion (1. I, ch. xi).
C'est-à-dire châtier un petit devant un plus puissant, pour donner une leçon à ce dernier. Ce proverbe ancien, qui n'a pas de parallèle dans les langues germaniques et romanes (2), est tiré des usages des dompteurs (3): « Pour donter (4), bat on le chien devant le lyon », nous dit un des Proverbes vulgaires (n° 356), alors que Mielot donne le dicton sous cette forme généralisée (n° 218) : « On bat le chien devant le lyon ».
Le dicton remonte au Moyen Age et les recueils de l'époque en font mention: « Percutitur sœpe canis, uttimeat leo fortis (5) ».
(i) Picot, Sotties, t. I, p. 96.
(2) Voy. Diiringsfeld, Sprichwôrter, t. II, p. i5o à i52.
(3) Rev. Et. Rab., t. IV, p. 226-227 (Schneegans).
(4) Leroux de Lincy donne la leçon erronée : Pour douter (par crainte).
(5) Jakob Werner, Lateinische Sprichwôrter des Mittelalters, p. 69.
Christine de Pisan blâme la coutume de donner à un page les coups mérités par le jeune prince, « à l'exem^ple du lion qu'on chastj^e, en butant devant lui le petit chien (i) ».
Michel Menot : « Communiter dicitur Ante leonem percutitur canis, On frappe le chien devant le lion (2) »,
Charles Bovelles commente notre proverbe (3), et Clément Marot y fait allusion dans ses « Adieux à la ville de Lyon »
Va, Lyon, que Dieu te gouverne ; Assez longtemps s'est esbatu Le petit chien en ta caverne. Que devant toy on a battu.
Loup. — Pasquier a déjà été frappé par l'importance parémiologique du loup (1. 111, ch. xv) : « Je ne sçay comment le loup entre les bestes sauvages nous a esté ou si commun, ou si odieux, que pardessus tous animaux nous avons tiré plusieurs proverbes de luy ». Rabelais cite cette expression :
— De couraige, tant et plus. Je n'entends couraige de brebis. Je dis couraige de loup, asseurance de meurtrier (L IV, ch. xxiii).
Du Cange, au mot lupus, rapporte ces vers : La grant ardeur de son courage Le fait semblant à loup ramage.
— Qui faict le loup sortir du bois} Default de carnage (1. III, ch. xiv).
Villon avait écrit :
167. Nécessité fait gens mesprendre Et faim saillir le loup du bois.
Et un des Proverbes ruraux avait déjà dit (n° 33 1): « La fains enchâsse le louf du bois » .
— Panurge là bas [dans l'isle de Ganabins] contre/oit le loup en paille {\. IV, ch. lxvi).
Suivant Jean Lebon (Solon de Voge), « Faire du loup en la
(i) Livre dea faits du sage roi Charles, ch. xi. — Shakespeare y fait allusion (0//îe//o, acte II, se. m) : « Even so as one would beat his offenceless dog to affright an imperious lion ».
(2) Caresme de Tours, Paris, i525, fol. iii.
(3) « Battre le chien devant le lion, Ganem ccedere coram leone. Innuit istud disciplinam, et eruditionem, adolescentum tlliorum. Solebant quondam Lacaedemonii servos quondam caedere coram filiis, ut aliorum miseris et calamitate, filios a vitiis absterrerent... Dum enim canis exiguus vapulat coram leone, tum leonis feritas mansuetior fît. Et leni terrore alice plagœ, facile ad obedientiam, immitia alioquin colla plectit » (fol. 23 yo).
paille, se dit du loup poursuivi qui s'est caché dans la paille et qui ne bouge pas, laissant passer ses persécuteurs ».
Renard. — Tous les matins Gargantua escorchoit le renard (1. I, ch. xi) (i).
Marot en fait mention dans sa m' Epistre de Coq-à-Vasne (1536), ainsi que Mathurin Cordier (p. 279) : a II a escorché le renard. Evomuit crapulam ».
Cette locution escorcher le renard^ pour rendre gorge à la suite d'un excès de boisson, se lit pour la première fois dans le Parnasse satyrique de la fin du xv" siècle (p. 172) : La pye bien fort Tous cueurs resconfort, Gensfaict sommeiller...
Jennon et Jennette Choir et trebuchier.
Renard escorchier.
Dont la peau n'est nette.
Mais nous avons montré ci-dessus que le proverbe est antérieur et qu'on le lit déjà dans les Chansons de gestes sous cette forme : Escorchier le gorpil.
Un sculpteur a traduit cette expression proverbiale avec le ciseau sur les murs de l'église de Saint-Fiacre, au Faouet (Morbihan). Là se voit un homme, la main appuyée sur un tonneau qu'il a vidé avec trop d'avidité : un renard écorché lui sort de la bouche et est en train de s'enfuir (2).
On a fait toutes sortes de suppositions sur l'origine de cette locution proverbiale (3).
L'explication la plus naturelle est celle-ci : le renard exhale une odeur très forte et sa chair est si détestable que, fraîche, elle est immangeable (4). Ecorcher la peau d'une bête aussi
(i) Locution très fréquente dans le roman rabelaisien : cf. en outre, l. II, ch. VI et XVI, et 1. IV, ch. xli.
(2) Champfleury, Histoire de la caricature au Moyen Age, p. 146.
(3) L'Essai de Proverbes, au mot renard, fournit cette explication : « Escorcher le renard se dit des yvres, qui, en rendant leur gorge, font un bruit tel qu'ont accoustumé de faire les renards en criant, et quelquefois aussi en vomissant, après avoir au temps'des vendanges mangé trop de raisins, lesquels ils ayment fort ».
Le Duchat en donne une autre raison : « Escorcher le renard. Après qu'un renard est escorché, on en retourne la peau, en sorte que la queue de l'animal lui passe par la gueule. Or les fusées que rend par la bouche un ivrogne qui vomit, ont de l'air de la queue du renard lorsqu'on la fait passer par la gueule ».
(4) Brehm, Mammifères, t. I, p. 520.
mal odorante provoque tout simplement la nausée (i). De là, des expressions synonymes dans d'autres langues (2). A coté d'escorcher le renard, on lit fréquemment au xvi' siècle tirer au renard ■{■^). C'est ce que le langage populaire de nos jours exprime ^diT piquer un renard ou simplement renarder, vomir, en parlant surtout d'un ivrogne.
— L'ung est un Jiti et cault renard (1. IV, Prol. nouv.).
Les mille ruses du ren.ird en ont fait le type de l'astuce.
— Panurge... maintenant leur attachant [aux maîtres es arts et aux théologiens] de petites qiitues de renard ou des oreilles de lièvre par derrière (1. II, ch. xvi ; cf. 1. V, ch. xxi).
Une queue de renard, c'est une moquerie ou tromperie (Oudin), et xMeurier cite ce proverbe (p. 46) : Chascun fait le brizard, Portant la queue de regnard.
Eustache Deschamps dit à propos d'une femme débauchée (t. IX, p. 119):
Que lui fault il ? que lui fault il ? Certes la queue d'un goupil, Afin que dans son corps n'entre Chose qui mal lui fasse au ventre.
Singe. — Gargantua disoit la patenostre du cinge (1. I, ch. xi). — Quelle patenostre de cinge est ce que tu marmottes là entre les dents Î>(1. IV, ch. xx).
La locution « dire la patenôtre du singe (4) » signifie grommeler, marmotter comme les singes en colère, en remuant les babines :
Gomme un singe fasché, je dis ma patenostre.
(Régnier, Sat. III).
(i) Cotgrave l'avait déjà entrevu (v° renard) : « Escorcher le regnard. To spew, cast. vomit (especially upon excessive drinking) either beacause in spuing one makes a noise like a fox that barkes ; or, beacause the flaying of so unsavorya beast will make any man spue ». Et (\° escorcher) : « To spue. cast, vomit (from the subject to the eftect), for the flaying of so flinking a beast is like enough to make them spue that feel it ».
(2) En allemand : Den Fuchs streifen (Fischart), den Fuchs rupfen (Grimmelshausen), den Fuchs schiessen (Schuppius), les trois cités par Grimm. En anglais : to catch, hunt the fox, to flay the fox (Murray).
(3) Cholières, t. I, p. 77 : « Quand je pense à vostre médecine, il n'y a si bon cœur qui ne tire au regnard ».
Bouchet, Serées, t. III, p. 3oi : « Il n'y a si bon cœur qui ne tire au regnart et qui ne Yescorche par faute de peletier ».
(4) L'italien dit avec le même sens : dire Vora^ione (ou Vave maria) délia bertuccia.
On la lit vers la même époque dans le dernier des Mystères, la Vie de Saint C/iristofîe, de maître Chevallet (11^ journée, P III v°):
L'ours brait de faim et le chien ule, Le singe dit la patcnostre.
Elle est fréquente depuis le xvi^ siècle (i).
— Oncques vieil cinge ne fist belle moue (1. III, Prol.). Villon avait dit :
438. Tousjours vieil cinge est déplaisant. Moue ne fait qui ne desplaise.
— Es cingesses semblent leurs petits cinges plus beaux que chose du monde (1. IV, ch. xxxii).
Allusion à l'aveuglement maternel qui fait trouver beaux d'afïreux marmots.
— Frère Jean y achapta deux rares et précieux tableaux... et les paya en monnoie de cinge (2) (1. IV, ch. 11).
C'est-à-dire en gambades et grimaces, comme les anciens bateleurs, qui, au lieu de payer le péage, faisaient gambader leurs singes devant le péager.
Dans l'ancien règlement du péage du petit Pont de Paris, au xiii' siècle, on lit cette disposition : « Li singes au marchant doit iiii deniers, se il pour vendre le porte ; et se li singes est à home qui l'ait acheté pour son desduit, si est quites; et se li singes est au joueur, jouer en doit devant le paagier, et par son gieu doit estre quites de toute chose qu'il acheté à son usage (3) ».