Insectes et vers
Mouche. — Gargantua cognoissoit mousches en laict (1. 1, ch. xi) — Si l'iniquité des hommes estoit aussi facilement veue... comme on congnoist mousches eti laict (1. II, ch. xii). — Apprenez moy, dist Panurye, à cognoistre mousches en laict {\. III, ch. xvii).
Connaître mouches en lait, c'est apercevoir un point noir sur une surface blanche, c'est-à-dire discerner grossièrement.
Leroux de Lincy cite ce dicton du xvi*" siècle (t. I, p. 186) : « La mouche va A souvent au laict qu'elle y demeure ».
Notre proverbe était déjà courant au xv' siècle (2).
— O le bon compagnon que c'est! Mais quelle mousche l'a picqué} Il ne faict rien que estudier... (1. I, ch. xxxix).
C'est-à-dire quelle fantaisie s'en est emparé.^ Aujourd'hui plutôt avec le sens de s'emporter sans motif.
— Au tiers jour, à l'aube des mouches, nous apparoit une isle... (I. IV, ch. ix).
C'est-à-dire vers le soir. Oudin(i6^2) donne aWa di ta/ani, l'aube des mousches, le soir; mais Cotgrave est plus précis :
(i) Du Fail s'est souvenu, dans le xa» chapitre de ses Propos rustiques, de l'interprétation rabelaisienne : « De tous poissons, fors de la tanche, prenez les ailes d'un chapon, neantmoins qu'aucuns docteurs dient d'une garce w ; et Brantôme d'ajouter, (t. I, p. 275 des Œuvres) : « On dit cuysse de nonnain ; d'autres disent que c'est la perdrix des femmes, pour en estre la viande plus friande et savoureuse... »
(2) Les Cent Nouvelles nouvelles (nouv. xvni) : « Il n'eut gueres esté en son logis, luy qui bien congnoissoit mousches en lait, qu'il ne percent tantost que la chambcriere de céans estoit femme qui debvoit faire pour les gens ».
Villon, dans sa « Ballade des menus propos * :
Je congnois bien mousches en let.
Je congnois à la robe l'homme,
Jeconj;nois le beau temps du let,
Je congois au pommier la pomme.
Et Guillaume Goquillart (t I, p. 112) :
Uoibt il présumer n'enquester...
S'il congnoistra mousches en laict ?
« some three or four hours after suiine-rise ». C'est l'heure où le soleil est cînns toute sa force et où les taons piquent avec le plus d'âprete (i).
— Je suis, par la vertu Dieu, plus couraigeux que si j'eusse autant de mousches avallé qu'il en est mis en paste dedans Paris... (1. iV,
Ch. LXVIl).
Allusion à la ténacité de ces insectes.
— Diriez vous qu'une mouche y eust beu? (1. I, cli. v). En parlant d'un verre rempli jusqu'au bord.
— Gargantua bailloit aux mousches... (1. I, ch. ix). C'est une des distractions du jeune géant.
— Gargantua faisoit perdj'e les pieds aux mousches (1. I, ch. xi). Autre distraction moins inoflensive du jeune géant.
Puce. — Paaurge, sentant les « poignans aiguillons de la sensualité », se fit percer l'oreille droite et y attacha un petit anneau d'or « on caston duquel estoit une pusse enchâssée ». Le bon Pantagruel, n'entendant ce mystère, lui en demande l'explication:
— J'ai, respondit Panurge, la pusse à L'aureille. ]c me veux marier (l. III, ch. vu).
Et après le discours de Rondibilis qui conclut à l'utilité du mariage, Panurge d'ajouter (1. III, ch. xxxi) : « Durant vostre docte discours, ceste pusse que j'ay en l'aureille m'a plus chatouillé que ne feist oncques »,
A l'idée d'inquiétude (puce, c'est-à-dire chose gênante) qui est inhérente au proverbe, s'est ajoutée de bonne heure celle du désir amoureux. Littré cite deux textes du xiv' siècle, de Jean de Condé et de Jean de Garancière, où se rencontre déjà cette double signification (2). Au xv' siècle, la notion d'amour semble l'emporter :
Mais j'ay tant la puce en l'oreille
De ceste femme icy présente
Qu'il faut que mon esprit contente...
{Mistere du Vieil Testam., v. 3ii25)
s'écrie David, en parlant de son amour pour Bethsabé. Et Charles d'Orléans à son tour (t. II, p. 5) :
Ce May qu'amour pas ne sommeille,
Mais fait amans esliesser ;
De rien ne me doy soussier.
Car pas riay la pusse en l'oreille.
(i) Génin, Récréations philologiques, Paris, iS56, t. I, p. 25o. Cf. Antonini, Di:jionario, vo tafano : « Levarsi alla alba dei tafani, che è levarsi tardi, perciocchè quell' animaletto non ronzase non è altoilsole».
(2) Voy. Rev. Et. Rab., t. V, p. 98 à loi (J. Barat).
Mais l'acception primordiale revient tout aussi souvent (i).
Au xvi" siècle, Charles Bovelles (1531) cite ainsi notre proverbe : « Puce en l'oreille l'homme resveille ».
Il garde depuis sa double acception (2).
Veks. — Tiroit les veis du ne:[ (1. I, ch. xi). — Nostre pilot tirait les vers du ne^ à ses matelots (1. IV, ch lxiii).
On a donné plusieurs explications de ce curieux proverbe qu'on lit chez la plupart des écrivains du xvi' siècle (3). Nicod le fait venir « des pipeurs charlatans qui font accroire aux simples gens beaucoup de telles riottes, afin d'avoir cependant le loisir de vuider leur gibbeciere ».
L'existence de vers engendrés dans le nez est un fait admis par Ambroise Paré, qui en fait l'historique (4), et l'explication du proverbe en découle. Suivant Littré (v° nés), cette locution singulière « vient probablement de ce que, en serrant fortement le nez, on fait sortir de la peau du nez de petits morceaux d'une matière demi solide qu'on a comparée à des vers, et qui est le produit des follicules cutanés ».
Ce proverbe n'a pas de parallèle chez les peuples romans et germaniques.
(i) Cf. la Passion de Gréban (v. SiqSy), le Mystère de Saint-Quentin IV. 5543 et suiv.), l'Amant rendu cordelier, de 1490, p. 17 et 23 (éd. Montaiglon), etc.
(2) Larivey, Les Esprits (iSjg), acte IV, se. m : « Voyez quelle puce mon pere m'a mise en l'oreille ! Si je désire le contenter ! luy qui m'a tousjours rendu très content... »
Comédie de Proverbes (acte I, se. vu) : « Je vous jure que je n'ay pas la puce à l'ureille ».
Ce proverbe est toujours vivace. Déranger s'en est servi dans sa pièce r « Ivrogne »
(3) Cf. du Fail, Propos rustiques (ch. vi) : « Il faut faire la court à ce nouveau survenu, pour luy tirer les vers du ne^, et là cautement dissimuler... »
Des Périers, nouv. lix : « Il tiroit le ver du ne:^ à ces Rouerguois... ».
Tahureau, Dialogues (i565), éd. Conscience, p. m: « ht alors l'entendant ainsi parler socratiquement, je vi qu'il estoit bon, pour lui tirer les vers du ne!^, contrefaire un peu le sage par mines comme lui >>.
Brantôme, à propos du complot que Pescaire découvre à Charles Quint (t. I, p. 493) : « Il y avoit fort bien preste l'oreille à la porte, pour en tirer les vers du ne^ et en tirer les secretz des uns et des autres ».
Et Larivey, les Escaliers (1579), acte I, se. ni: i< Il est bon que je parle à luy, afin de luy tirer les vos du ne^ ».
(4) Œuvres, éd. xVlalgaigne, t. III, p. 35.
Nombre de proverbes professionnels touchent à des travers de l'époque et ont sous ce rapport une certaine portée sociale ; d'autres expriment des vérités élémentaires, basées sur des expériences journalières. Les premiers, particuliers à la France, ne remontent pas au-delà du xvi' siècle, et sont habituellement attestés pour la première fois chez Rabelais ; les autres, simples constatations du bon sens, sont de tous les temps et de tous les pays. Commençons par ces derniers.