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I. — Distractions de Gargantua

Pour peindre la puérilité des occupations de son jeune géant, Rabelais se sert d'une phraséologie pittoresque, exprimant tour à tour ses gestes folâtres, grotesques ou vicieux. Les proverbes, abondamment représentés, servent surtout à désigner des actes superflus ou absurdes (1. I, ch. xi).

Nous en avons déjà étudié toute une série (i).

(i) A savoir : Baisloit souvent aux mousches..,, souvent crachoit au bassin.., pissoit contre le soleil.., battoit à froid.., escorchoit le renard.., disoit la patenostre du cinge.., retournoit à ses moutons.., tournoit les truies au foin,., battoit le chien devant le lion.., tiroit les vers du nez.., mangeoit son pain blanc le premier,., faisoit gerbe de feurre à Dieu,., faisoit chanter Magnijïcat à matines et le trouvoit bien à propos,,, congnoissoit mouches en laict.,, faisoit perdre les pieds aux mouches,., ti-

Certains proverbes de cette série expriment des actions ridicules ou des excès du boire ou du manger : « ... escorchoit le renard.., disoit la patenoslre du singe.., tiroit au chevrotin... »

D'autres, des travers moraux: « ... pissoit contre le soleil.., faisoit gerbe de feurre à Dieu.., tiroit d'un sac deux moustures... »

Il en est pourtant qui semblent déplacés dans cet amas d'iibsurdités. A la rigueur: « tiroit les vers du nez.., congnoissoit mousches en laict... » pourraient être compris ironiquement: il faisoit le malin. Mais « faisoit de nécessité vertu.., faisoit de tel pain soupe... » sont parfaitement raisonnables.

De plus, les proverbes: « retournoit à ses moutons.., battoit le chien devant le lion... » vont nettement à l'encontre du but de l'auteur.

Remarquons pourtant que l'exclamation du juge dans Paihelin : « Sus, retournons à nos moutons », reste sans effet sur l'esprit embrouillé du drapier. Il continue à entremêler ses réclamations contre le berger qui lui a dérobé des moutons et contre Palelin qui lui a volé une pièce de drap. Quant au dernier proverbe cité, il est probable que Rabelais fait allusion à la stupidité d'une méthode de dressage qui appartenait au passé.

Voici maintenant une autre série de ces amusements absurdes ou impossibles, qui rentrent mieux dans le cadre des sentences proprement dites. Ce sont des occupations nettement contraires au bon sens, et figurant pour la plupart comme telles dans les recueils parémiologiques et chez les écrivains antérieurs à Rabelais :

— ... s'asseoit entre deux selles le cul à terre (cf. 1. V, ch. xliv).

Maxime citée dès le xiii' siècle (i). Erasme, fol. 182, cite cet

roit au chevrotin.., tiroit d'un sac deux moustures.,, faisoit de l'asne pour avoir du bren.., prenoit les grues du premier sault.., vouloil que maille à maille on fist les haubergeons.., de cheval donné toujours regardoit en la gueulle.., saultoit du coq à l'asne.., gardoit la lune des loups.., regardoit si les nues tomboient, esperoit prendre les alloueties.., faisoit de nécessité vertu.., faisoit de tel pain soupe...

(i) Proverbes ruraux (n" 62) : « Entre deux seles chiet eus à terre ».

Proverbes de Fraunce (Leroux de Lincy, t. II, p. 47G) : « Entre deux seles chet dos à terre »

Proverbes du vilain (idem, t. II, p. 459) :

A grant folie entent Qui deus choses enprent

adage d'après une anecdote rapportée par Macrobe • « Duabus sedere sellis ».

— ... se couvrait d'un sac ^nouille.

Même sens que la sentence qui suit :

— ... se cachait en l'eau pour la pluie,

véritables finesses de Gribouille, relevées comme telles par nos recueils : « D'un sac mouillé mal on se cœuvre » (Alielot, n° 87) et « Fol est qui se couvre d'ung sac moulyé » (Nucérin) (i).

On connaît le sens biblique de l'expression : se couvrir d'un sac (de cendres), en signe de pénitence et d'affliction {Rois, II, 3, 31); « Alors David dit à Joab et à tout le peuple qui était avec lui : Déchirez vos vêtements, couvres vous de sacs et pleurez aux funérailles d'Urie ».

Rabelais identifie cette expression biblique avec notre proverbe pour l'appliquer ironiquement aux hypocrites (l. IV, ch. l): « La messe parachevée, Homenaztira d'un cofFre près le grand aultel un gros farat de clefz, des quelles il ouvrit à trente et deux claveures et quatorze cathenatz une fenestre de fer bien barrée au dessus du dict aultel, puys par grand mystère se couvrit d'un sac mouillé ».

Cette application ironique a fait fortune et a été souvent imitée au xvi' siècle (2).

Et nul ne acheive.

Savez ki l'en dessert :

L'une par l'autre pert

E sei meismes greye :

Entre deux arçouns chet cul à terre.

Ce dist li vilains.

Proverbes communs (éd. Langlois, n° 25o) : « Entre deux selles chiet le cul à terre ».

(i) Guillaume Bouchet cite ce proverbe avec la même acception (Serées, t. IV, p. ibj) : « Lors nostre physicien luy réplique : Je vous prie ne vous couvrir d'un sac mouillé de peur de vous morfondre, et respondre de ce que dit M. Joubert contre Galien... »

De même la Comédie des Proverbes (acte 11, se. v) : « Sans raillerie, nous sommes prins pour duppes... et voicy les habits de quelques Bohesmiens, qui ont fait la picorée en prenant les nostres pour se sauver, ils se sont couverts du sac mouillé ».

(2) Brantôme s'en est souvenu (t. I, p. 164) : « Dona Maria de Padillo, ayant faute d'argent pour la solde de ses soldatz, prit tout l'or et argent des reliques de Tolède; mais ce fut avec une cérémonie saincte et plaisante, entrant dans l'église à genoux, les mains joinctes, couverte d'ur>

Nous avons déjà cité l'application exclusivement morale que Nicod fait de notre proverbe (i). Calvin le cite souvent avec cette même acception (2), et Henri Estienne s'en sert à plusieurs reprises (3), alors que, dans sa Précelleiice (p. 248), il range notre dicton parmi ceux qui sont « plutost des laçons de parler proverbiales que proverbes contenans sentences ».

Ailleurs il dit {Apologie, ch. xvi) : « Je laisseray ces Qui pro quo auxquels ils trouvent quelques couvertures, combien qu'elles soyent telles que on peut dire qu'ils se couvrent d'un sac mouillé ».

Mais, avec ces applications ironiques ou morales, il ne faut pas perdre de vue le point de départ de notre proverbe, qui exprime uniquement une folie, une chose absurde. Ceux qui n'ont tenu compte que des acceptions ultérieures, se sont perdus en hypothèses sur ses origines.

Voici ce qu'en pense Le Duchat (dans son Essai posthume) : « Se couvrir cVun sac mouille, c'est se servir d'une excuse dont on découvre la fausseté, comme on découvriroit les traits d'une personne au travers d'un sac mouillé, qu'elle se seroit appliqué sur le visage ».

Ce seroit, nous dit Bescherelle, une métaphore prise de la sculpture, par allusion à la drap rie humide qui se colle sur les formes d'une statue (4). Et Littré identifie notre dicton avec un équivalent inconnu aux recueils parémiologiques : « Se couvrir

voyle noir, ou, pour mieuz dire, d'un sac mouillé, selon Rabelais, piteuse, marmiteuse... »

De même, La Noue (Discours, p. 217) : « Ces bons valets là ne sont pas encore trop malhabiles de se couvrir d'un sac mouillé àe bonne heure, et de laisser toute la coulpe à leur maistre ».

(i) Voy. ci-dessus, p. 349.

(2) Dans sa Réponse à un Hollandais (t. IX, p. 606 des Opéra) : « Sainct Paul en disant, nous sçavons que l'idole n'est rien, ne parle pas en sa personne, mais en celle des Corinthiens, qui 5e couvroyent de telle excuse comme d'wn sac mouillé ».

Et dans un de ses Sermons (t. XLIX, p. 679) : « Que nous ne serchions point de couvertures qui ne seront que sacs mouille^, comme on dit. Qunnd un homme aura trop chaud, s'il prend un sac mouillé, il se donne la fièvre : ainsi en faisons nous ».

(3) Voy. Dialogues, t. I, p. i3o.

(4) Explication admise par Feugére, dans son édition de la Prccellence (Paris, i85o). Le dernier éditeur de cet ouvrage, M. Edm. Huguet, trouve cette interprétation trop savante et lui préfère l'explication plus simple de Nicod.

cVun drap mouillé, cVun sac mouillé^ se dit d'une sorte de pénitence », rapprochement et explication également erronés.

— ... mettoit la charrette devant les beufy.

Proverbe commun : « Folie est mettre la charrue devant les beufz » (éd. Langlois, n° 273).

— ...se grattait où ne luy démangeait poinct.

Cf. Pant. Progn., ch. v : «... se grateront souvent là, où il ne leur démange point ».

— ... trop embrassait et trop peu estreignoit.

Cf. 1. l, ch. xLvi : <( C'est, dist Grandgousier, trop entreprins : Qui trop embrasse, peu estrainct ».

Proverbe commun : « Qui trop embrasse, pou estreint » (éd. Langlois, n° 683 ; et Mielot, n° 273). On le lit dans Guillaume Coquillart (t. I, p. 196),

— ...ferroit les cigalles.

Même absurdité proverbiale que celle qu'on lit dans le Testament de Villon:

1820. Item, sera le Seneschal,

Qui une fois paya mes debtes, En recompense, mareschal, Pour /errer oes et canettes.

— ... comptait sans son hoste.

Proverbe commun (éd. Langlois, n' 319): « H compte deux foys qui compte sans son hoste ».

— ... battait les buissons pour prendre les oisillons.

Proverbe commun (éd. Langlois, n" 787): « Vous bâtez les buissons, dont autre prend les oisillons » (i).

— ... croyait que nues /eussent paelles d'arain, et que vessies /eussent lanternes.

Proverbe commun (éd. Langlois, n° 788) : « Vous me faistes acroire de vessies que ce sont lanternes » (2). Martial a déjà ex-

(i) On lit ce proverbe chez Guillaume Coquillart (t. II, p. 25) et dans les Napolitaines (1584) de Larivey {Ane. Théâtre, t. VII,. p. 804) : « Et me dire de la part d'Angélique, que je n'y retourne plus... que ce n'est plus pour rnoy, doresnavant, que le four chauffe. J'auray donc battu les buissons, et un autre me viendra arracher d'entre les mains les oisillons... »

(2) On lit cette sentence à la fois dans la Farce de Pathelin, et dans le Testament de Villon.

Au xvie siècle dans le II» dialogue du Cymbalum de Des Périers : «... il vous feroit bien entendre des vessies que sont lanternes, et des nuées que sont poilles d'airain ».

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primé la même pensée dans un de ses épigrammes (xiv, 62): Laterna exvesica.

— ... de son poing faisait un maillet... (Cf. 1. IV, ch. xxxii). Grosnet rend ainsi ce proverbe :

De grant folie s'entremet

Qui de son poing fait un maillet.

— ... mettait entre deux verdes une meure...

Proverbe commun (éd. Langlois, n° 251) : « Entre deux verdes une meure ».

Déjà ancien, il figure dans les Prooerbia ruMicorum (n^ 16) : « Entre deus verz une mehure », et dans les Proverbes de Fraunce (Leroux de Lincy, t. II, p. 476) : « Entre deus verz la tierce est meure ». On le lit dans Guillaume Coquillart (t. 11, p. 21).

— ... se soucioit aussi peu des rai\ comme des tondu:{.,.

Cf. 1. IV, ch. xxxn : « S'il se soucioit, c'estoit des rez et des tonduz ». Proverbe qu'on lit dans les Lunettes des Princes de Meschinot (p. 18) :

II ne me chault de Gaultier ne Guillaume, Et aussi peu de roy et son royaulme; Je donne autant des re^ que des tondus.

Remarquons que cette kyrielle de proverbes manque dans les éditions princeps de Ga/'^/ari/aa (15 3 5- 15 37); elle figure pour la première fois dans celle de 1542. Le commentaire de ce chapitre, si précieux pour l'historique de notre parémiologie, est nul dans les éditions de Le Duchat (171 1) et dans celle des Variorum (1823). Burgaud des Marets se borne à remarquer : « Nous n'avons pas cru utile de multiplier ici les notes, sans grand profit pour le lecteur », C'est dans la récente édition de Rabelais, donné par la Société des Etudes rabelaisiennes, qu'on trouvera pour la première fois des notes critiques pour chacun des proverbes cités. Les résultats que nous avons obtenus, à notre tour par leur étude d'ensemble, pourront servir de complément à ces notes et au besoin de correctif.

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