‹ La langue de RabelaisChapitre 193 sur 223 · THÉOPHILE FOLENGO · texte numérisé non relu

THÉOPHILE FOLENGO

Plurima soUicitis famulis gridando comandat, Oui parent omnes facicotes mille facendas ; Hic mollat cordam, tirât ipse, revinculat alter...

Certains traits d'ordre psychologique, comme la lâcheté de Panurge, qui se trahit ici pour la première fois (i), et les vœux qu'il lait pendant l'orage, sont peut-être inspires de Folengo. Nous disoas « peut-être », car ces traits ne sont nullement particuliers aux Macaronées : Renart, assailli par la tempête, est saisi de peur et promet de se croiser ; puis il invoque Dieu « et tous les saints qui sont saints »; la belle guerrière Marphise, de VOrlando furioso, qui subit aussi une tempête sur mer, s'effraie de l'orage et fait, elle aussi, des vœux (chant X!X, strophe xlvii). Ces sentiments sont si naturels qu'ils ont pour ainsi dire passé en proverbe : Passato il pericoio, gabbato il santo (2).

Restent, comme emprunts réels, outre l'épisode des moutons, cartains traits du caractère complexe de Panurge. Mais il y a, dans l'ensemble, entre ce personnage et le Cingar de Folengo, toute la distance qui sépare l'ignorant moine de Cipade du plus universel des écrivains de la Renaissance. On n'en a pas moins exagéré jusqu'à l'absurde les prétendus rapports entre les Macaronées et Pantagruel, allant jusqu'à voir dans le poème macaronique le point de départ du roman rabelaisien.

Cette illusion remonte à la version française de 1606 des Macaronées, qui porte en sous-titre: « Prototype de Rabelais », et débute par cet avis de l'imprimeur: « Lecteur, voicy un Prototype de Rabelais... ». C'était là, comme nous dirions aujourd'hui, une réclame de libraire. Les lecteurs l'ont prise au sérieux et elle est devenue, au xix' siècle, l'opinion courante en Italie aussi bien qu'en France (3).

En fait, parodie satirique mise à part, il n'y a rien d'essentiellement commun entre les deux œuvres. Nous avons montré ailleurs (4) l'inanité de ces rapprochements au petit bonheur.

(i) On n'a pas assez remarqué qu'au livre II, ch. xvi, Panurge rosse le guet, risque sa peau ou sa liberté dans des farces dangereuses et que, pour se sauver des Turcs, il a tué son gardien. Ce côté opposé du caractère de Panurge est encore plus accentué dans le livre posthume.

(2) Voy. ci-dessus, p. 354.

(3) Voy. notre étude sur « Folengo et les Macaronées m, dans Rev. Et. Rab., t. X, p. 384 à 410.

{4) Dans l'étude citée ci-dessus.

Il suffira d'ajouter ici, qu'en dehors des quelques traits secondaires d'ordre psychologique dont nous admettons le rapprochement, le poème de Folengo n'a eu aucune influence sur le roman de Rabelais.

Chose curieuse, la langue factice des Macaronées — mélange de latin et d'italien (littéraire ou dialectal) latinisé — genre développé et non créé par Folengo, n'a pas laissé non plus de vestiges dans notre roman, dont les phrases macaroniques sont puisées ailleurs ou appartiennent en propre à Rabelais (i).

En somme, les Macaronées n'ont aucun lien étroit avec Gargantua et Pantagruel. C'est faire trop d'honneur à Folengo que de le considérer comme un prédécesseur de Rabelais parce qu'il a ridiculisé les seigneurs et les moines : c'est le fond commun de la satire du Moyen Age. Encore moins peut-on voir en Merlin Coccaie le « prototype de Rabelais » : c'est une prétention dénuée de toute base solide et qu'on n'aurait jamais prise en considération, si la critique n'avait pas été depuis deux siècles suggestionnée par « l'avis de l'imprimeur » de la version de 1606, ainsi que par la langue du traducteur imprégnée çà et là de la substantifique moelle rabelaisienne.

11 est juste, néanmoins, de reconnaître que Folengo a réussi à attacher son nom à une œuvre ingénieuse, originale, unique dans son genre. Elle n'est pas non plus dépourvue d'intérêt pour l'histoire sociale de l'Italie à l'époque de la Renaissance (2).

(i) Nous reviendrons sur ce sujet, dans le deuxième volume de cet ouvrage.

(2) L'édition la plus récente des Macaronées a paru dans la série « Scrittori d'Italia », sous le titre Le Maccheronee, par A. Luzio, Bari, 1912, 2 vol. pet. m-80. Ce n'est pas une édition critique, mais une réimpression soignée de l'édition de i552, très peu différente de la Cipadense {ib3o), mais se distinguant notablement de la Toscolane (ib2i). Un lexique d'une quarantaine de pages (mais sans renvois au texte) clôt cette édition. — L'édition critique reste toujours à faire. Nous en avons donné un échantillon dans notre étude sur Folengo, Rev. Et. Rab., t. X, p. 399 à 409.

(A PROPOS DES Termes nautiques)

Un panégyriste du milieu du xvii' siècle, Antoine Leroy, dans ses Elogia Rabelœsina (ouvrage resté manuscrit), consacre à Rabelais marin un chapitre spécial intitulé : « De nautica arte, de qua aptissime, utexpertissime, scripsit Rabelcesus ». Un siècle plus tard, le marquis de Coulant imite en vers la Tempête de Rabelais et lui donne une place dans son recueil (i). Mais ces témoignages d'admiration restèrent isolés. Personne ne s'avisa de contrôler la véracité des détails nautiques donnés par Rabelais. Les commentateurs eux-mêmes reculèrent devant une tâche aussi ardue et délicate, soit à cause de la multiplicité des renseignements qu'elle suppose, soit par un sentiment de confiance absolue dans la bonne foi du maître.

Le Duchat est à peu près muet sur la nomenclature nautique, et l'édition Variorum, si prolixe par ailleurs, se contente, à propos de la voilure, de cette affirmation de De Marsy: « Noms de voiles qu'il serait trop lon^- et même inutile d'expliquer, ainsi que beaucoup d'autres termes de marine qui se rencontrent dans ce chapitre; mes remarques ne seraient guères entendues que des marins qui n'en ont que faire ».

l. — DiatribB de Jal contre Rabalais.

Tel était l'état de la question, lorsqu'un érudit spécialiste, Auguste Jal (mort en 1873), très versé dans les choses de la marine, auteur d'un vaste Glossaire nautique (1848), soumit à un examen systématique les chapitres du Quart livre sur le « Naviguaige » de Pantagruel. Il leur consacra une première et longue étude en 1840, dans son Archéologie naoale (t. 11, p. 497 à

(i) Morale enjouée ou Recueil de fables, contes, épigramnies, pièces fugitives, Cologne, 1783, p. 198 à 21 3 : « La Tempête de Rabelais ».

560") et. huit ans plus tard, il revint sur le même sujet dans plusieurs articles de son Glossaire nautique. Sa critique aboutit à ce résultat (qu'il formule à la p. 527): « Rabelais avait des notions très superficielles des choses navales, la nomenclature maritime lui était à peine connue ; il ignorait la tactique aussi bien que la valeur des termes spéciaux... Enfin, la marine est dans Rabelais une chose vaine et creuse ».

Cette conclusion est-elle justifiée, et les données sur lesquelles elle se fonde sont-elles solidement établies? Voilà ce que nous allons rechercher par un examen attentif des arguments et des faits rassemblés par l'auteur.

Ce qui frappe tout d'abord, dans cette critique, c'est la passion qui l'inspire et la guide. Le spécialiste moderne veut à tout prix trouver en défaut l'illustre écrivain. Cette prévention devient une véritable hantise, qu'il s'efïbrce de faire partager au lecteur. L'examen dégénère en diatribe, le ton familier va jusqu'à l'irrévérence et l'animosité s'exhale dans des apostrophes comme celle-ci (p. 512): « Vous ne savez pas la marine; qui vous force d'en deviser? Pourquoi ramasser les termes sur les quais d'un port, ou dans un vocabulaire, et nous les jeter ainsi à poignées y)} (i)

Quels sont donc les griefs que Jal formule contre Rabelais .- On pourrait, à notre avis, les résumer sous ces trois rubriques : anachronismes, nomenclature, variantes graphiques.

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