‹ La langue de RabelaisChapitre 196 sur 223 · I. — Termes contestés · texte numérisé non relu

I. — Termes contestés

Voici les termes C[ue Jal conteste soit sous le rapport chronologique, soit sous le rapport de leur usage nautique proprement dit:

Contremejane. Nous n'avons rencontre cette forme du mot contremisaine que dans le IV" livre de Rabelais {Glossaire) . — Le contre-

artimon que Rabelais, fidèle à ses formes bizarres, appelle contremejane, de l'italien mei, fort peu usité, même en ce temps là, et qui était un synonyme de me:{^o (p. 5o5).

Ce terme serait donc, suivant Jal, propre à Rabelais, et notamment « une de ses formes bizarres ». Or, la Grande Maisiresse (i) de Marseille (1525) porte comme voiles, en partant de l'arrière, une mejane et une contremejane (la Roncière, t. II, p. 4S2); et cette forme est si peu « bizarre » que le provençal l'a toujours connue comme telle : contremejano est la source immédiate du terme rabelaisien et l'étymologie proposée par Jal est purement illusoire.

Estanterol. Rabelais a jeté le mot estanterol dans le ch. xix du liv7-e IV de Pantagruel, au milieu d'autres termes de marine, sans avoir é^^^ard à leur véritable sens : « Deçà, Gymnaste, icy sur {'estanterol » est une phrase inintelligible pour un maria [Glossaire).

Jal aurait dû ajouter : « pour un marin du xix" siècle » ; mais, au xvi' siècle, l'cstanterol, c'est-à-dire le pilier placé à la tête du coursier d'une galère, près de la proue, était également familier (comme on l'a vu) au langage nautique catalan, languedocien et vénitien.

Fadrin. l^ts'fadrins étaient les argousins, gardiens de lachiourme, selon Oudin. Ce mot, que je n'ai lu dans aucun documcni, appartient à ridiome de Valence (p. 5o2).

La définition d'Oudin est inexacte, comme le reconnait plus tard Jal dans son Glossaire, où il cite en même temps ce passage extrait des Faits de la marine (1515-1520) d'Antoine de Conflans : « ... quarante /arirms au prix de un livres par raoys chaicun... » Le terme est catalan et signifie proprement « marin novice ».

Fernel. Fernel pour frenel, qui n'était pas usité dans la marine, mais qui venait de l'italien yVeneZ/o.

Cette assertion, comme l'exemple précédent, est erronée. La Roncière cite déjà frennelles, comme terme nautique, clans l'Inventaire de la barge de 1369 (t. II, p. 481), et l'origine du mot est également catalane ou languedocienne, langues dans lesquelles/e/7ie^ garde encore cette valeur technique. Remarquons

(i) Cet Inventaire de ia Grande Maistrcsse est conservé aux Archives nationales (X 8621, fol. 200 et suiv.).

encore que fernel manque au Glossaire de Jal, le critique n'ayant pas connu l'usage nautique du mot.

Insail. C'est ua hissas ou issas, une drisse que Rabelais appelle ainsi contre l'usage qui n'admettait pas plus cette prononciation en ail que celle en aile à propos de inaestra (p. 5i6)... Insail est une de ces formes étranges que l'auteur de Pantagruel affecta souvent, ou par caprice ou pour reproduire les prononciations familières de son temps à certaines provinces. Les Normands criaient probablement quand ils hissaient : insa là ! (hisse là !; et Rabelais aurait fait insail de ces deux mots (p. 5 18).

L'impropriété des termes trahit ici, comme ailleurs, l'inexpérience de Jal en matière philologique. N'est-il pas plaisant de voir reprocher à Rabelais d'avoir forgé un terme contre Vusage^ sous prétexte que le suffixe ail avait cessé d'être un élém.ent formatif? Des termes comme attirail, éoentail^ portail, etc., ne sont attestés qu'après Rabelais. En réalité, insail est un dérivé de inser, forme normande de hisser, d'après l'analogie de gouvernail. Rabelais n'a pas « appelé » la chose ainsi, il a simplement emprunté son mot aux marins normands. Quant à l'allusion à maestra, voici en quoi consiste la critique:

Maistralle. La maîtresse voile, ce qu'en terme des galères on nommait la maistre ou inesîre... Je ne connais aucune analogie qui puisse justifier l'orthographe (i) maistralle que Rabelais crut devoir adopter. Au surplus, en France et au xvi« siècle, la grande voile d'un vaisseau rond ne s'appelait pas mestre, mais grand pacfi ou papefic (p. 509).

Si Jal avait connu le terme provençal maisiralo, source directe du maistralle de Rabelais, et qui désignait précisément la grande voile de tout navire latin, il aurait été moins aftirmatif. Sa désignation : orthographe (au lieu de : finale ou terminaison) est un non-sens, et la dérivation du terme rabelaisien de l'ital. maestra, ne l'est pas moins ; c'est maestrale qu'il voulait dire et qui répond au prov. maistralo.

Ajoutons quQ papejil figure également chez Rabelais (1. IV,

(i) Même erreur passe'e dans VHistoirc de la Marine de Charles de Le Roncière (t. II, p. 484) : « Le mot maestra, pour désigner la grande voile ne se propagea pas en F"rance, n'en déplaise à Rabelais ».

Rabelais écrit maistralle (et non pas maestra) et ce vocable subsiste toujours (sous la forme maistralo) en Provence parmi les marins marseillais de la bouche desquels il l'a recueilli.

ch. Lxiv), seulement il ne désigne pas la voile maîtresse, m.ais une voile quelconque, d'accord en cela avec le prov, papajîgo, mât de perroquet, et avec l'ital. pappajico (« une sorte de voile ou couverture », Oudin), vénitien papaflgo (« asta a cui s'attacca la banderuola in cima all'albero délia nave », Boerio).

Scandoula. Garde Vescantoiila, c'est-à-dire reste clans le scandolar ; par malheur, il n'y a pas à bord de la nef de chambre portant ce nom. Au xiii^ siècle, les nefs avaient un scandolar, mais elles n'en avaient plus au xvi^ siècle (p. 5i6).

Toujours la même hantise : Rabelais parle de galères, et Jal tient à sa nef. Quant à la galère, il n'y a pas de doute, elle a toujours eu un escanclelar ou scandolar, un escandole (i) ou escantole (comme écrit Rabelaisj.

Dans les Comptes du Clos des gallées de Rouen, de 1382, figure un estandelar, forme altérée d'escandelar (éd. Bréard, p. 91 : «... une table de xv piez de lonc »), et on lit cette dernière forme dans un texte de 1530, cité par Ducange : « Le prince feist appeler messire Guillaume de Villeneulve et il l'envoya quérir en soutte dedans Vesquandelar par le patron Matthieu Corse ».

Et quant aux galères vénitiennes du xvi* siècle, Crescenzio affirme ceci (p. 94) : « Il luogo dell'Aguzzino è allô scandolaro, ove sono locate le Armi »; et Pantero-Pantera (1614) le définit ainsi : « Scandolaro è la stanza vicina alla caméra dclla poppa ».

On voit combien les présomptions de Jal sont risquées, ce qui ne l'empêche guère de faire remarquer une fois de plus (p. 505) « dans quelle confusion tombe Rabelais, quand il donne à corps perdu dans la technique navale ».

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