Termes mal interprétés
Jal n'est pas plus heureux dans les essais d'interprétation qu'il prétend donner aux divers passages nautiques de Rabelais. En voici quelques exemples :
Caveche. Guare la caveche, haii, mousse. Veut-il avertir le mousse à qui il s'adresse de prendre garde à une corde qui s'enroule autour de son cou {cave^\a, italien) ou bien le prévient-il que quelque chose à
(i) Appellation conservée jusqu'au xvii" siècle. Voy. Ilobier, p. 3o.
droiie va tomber sur sa lête {cjbe:{a, espagnol) et qu'il faut qu'il passe vite à gauche pour éviter une blessure? ]c n'en sais rien (p. 5iô).
Le terme en question (qui manque au Glossaire) n'est tiré ni de l'italien, ni de l'espagnol. C'est un mot patois au sens de « tête », de chevêche, et il désigne le cap ou tête de mouton, espèce de poulie, que Frère Jean ordonne au mousse de surveiller (i).
En parlant du coursoir, Jal écrit : « Cette mauvaise conformation pour coursier » (p. 518).
11 s'agit ici encore d'un terme d'origine dialectale et qui ne paraît pas avoir fait double emploi avec le coursier ou la cour sic (2).
Pour escanioula, Jal avait d'abord identifié le terme rabelaisien avec l'ancien escandolar, et cette interprétation paraît la plus vraisemblable. C'est une graphie imparfaite d'escandoula, nom provençal de la chambre de l'argousin sur les galères marseillaises ; et lorsque Frère Jean ordonne au mousse de garder Vescantoula (l. IV, ch. xix), il l'engage à veiller à ce que cette pièce de la soute (où l'on tenaient les armes et le trésor de la galère) ne prenne pas eau.
Jal est revenu plus tard (dans son Glossaire) sur cette explication. Ayant trouvé, chez Oudin, escantoula au sens de « pompe )), il fît sienne cette nouvelle acception. Une confusion entre les deux sens n'était pas impossible, vu leur analogie formelle : en provençal, escandola désignait le « scandolar », et escandoli^ la pompe. Une telle alternative suffît à montrer les difficultés que rencontrent les interprètes modernes pour saisir le véritable sens d'un terme technique du xvi* siècle. Chaque nouvelle dltfîculté de cet ordre irrite malheureusement Jal, et, au lieu de s'en prendre à l'insuffisance des documents nautiques dont on dispose pour l'époque de Rabelais, il préfère rejeter sur le grand écrivain son dépit. Ouvrez plutôt le Glossaire^ au mot escantoula :
Nous croyons cotte fois être dans le vrai [il s'agit d' escantoula au sens de « pompe »]. 11 est bien permis d'hésiter ou de se tromper lorsqu'on est en présence d'un texte rempli de termes défigurés et jetés dans le récit comme à l'aventure et sans aucun souci de leurs véritables significations par un écrivain qui affecte la technique d'un métier où il est tout à fait novice.
(i) Voy. ci-dessus, p. loi. (2) Ibidem, p. 102.
Il est possible que Rabelais ait été (( tout à fait novice » clans le métier d: marin, et aucun rabelaisant ne voudrait risquer sa vie sur un es,;uif piloté par maistre François, fusse sur la paisible Loire. Mais en est-il de même, en tiehors du métier, pour la valeur des termes nautiques employés? Est-il vrai, comme le veut Jal, que ces termes soient « défigurés et jetés comme a l'aventure ? »
Tous les exemples cités et discutés jusqu'ici font ressortir la parfaite bonne foi de Rabelais en regard de la passion et de la légèreté de son critique. Tout ce qui échappe à Ja!, — et c'est le cas des termes nautiques d'origine dialectale (bretonne, normande, etc.), ou de provenance méridionale (catalane, languedocienne, provençale), c'est-à-dire la grande majorité de la nomenclature de Rabelais, — lui paraît « termes défigurés » ou « de conformation bizarre ».
Dans ce vaste tableau d'un naufrage, il n'y a en fait qu'un seul point sur lequel le doute puisse être permis. On est surpris de rencontrer, parmi les voiles que le pilote de Rabelais fait mettre bas en prévision de la tempête, le nom à'epagon, qui semble désigner tout autre chose. 11 y a là probablement une confusion, mais il ne suffît pas de la constater, il s'agit de l'expliquer.
Certes, une erreur de ce genre est compréhensible, étant donné la multiplicité de ces noms de voiles et la variabilité de leur nomenclature: « Une des conséquences de la révolution opérée dans les constructions navales, — nous dit La Roncière (t. II, p. 479), — fut de précipiter au milieu d'une nomenclature déjà formée, comme celle de nos marins normands par exemple, une avalanche de mots nouveaux qui amena un désarroi, un pesle-mesle indescriptible. Déjà en 1359, le patron d'une galère royale s'embrouillait dans la nomenclature de ses agrès, parlait d'arbi'e et de mât, de prime dite étai, de haussièrc dite gume^ alignant en un mot le gréement des nefs {itatjue, raque, renc^ haubans, betas^ vergues) à côté des apparaux de galères {ost, aman, prouyer, groupial) ».
Un homme du métier, un patron de galère royale, a donc pu commettre des bévues pires que celles que Jal reproche constamment à l'auteur de Pantagruel. Cependant, le cas d'epagon est plus délicat : c'est le grec éTràywv, lequel, nous dit-on, signifie « poulie ». Comment peut-on confondre une « poulie » avec une « voile d? Il s'agit, on le voit, non pas d'un terme nautique
proprement dit et d'origine populaire, mais d'un emprunt littéraire et destiné simplement à faire groupe. Comment se fait -il alors que Rabelais, bon helléniste, ait pu se tromper au point de faire entrer dans la nomenclature de la voilure un terme désignant tout autre chose ? Voyons d'abord ce que nous en dit Jal (Glossaire):
En grec, ènàyoi-j était le nom d'une poulie, d'une moufle; est-ce une poulie que prétendait désigner Rabelais ? Nous ne le croyons pas. Nous supposons que le mot espigon, qui était chez les Provençaux parmi les termes de galères, est celui qu'il eut l'intention de produire dans ce passage où il accumula les mots techniques, en les défigurant à plaisir et sans trop se soucier de connaître la chose que désignait en effet cette francisation de l'italien spigone. L'espigon n'était pas une voile, et il n'y avait point de voile du nom d'epagon (i).
Le procédé du critique reste toujours le même. Au lieu d'expliquer, Jal accuse et condamne. Epagon n'a absolument et ne peut rien avoir de commun ni avec le provençal espigon^ ni avec l'italien spigone (comme le veut Jal), pour la bonne raison que l'un ou l'autre n'aurait pu donner au français du xvi' siècle que la forme espigon ; et il s'agit d'epagon^ simple transcription française de l'ancien grec.
La question reste tout entière : comment expliquer la possibilité d'une pareille confusion de la part de Rabelais ? 11 est possible de l'entrevoir dans l'éclaircissement dont Henri Estienne, accompagne le mot dans son Thésaurus : « 'ETrâywv, trochlea in cujusdam machinas radice coUocata (Vitruve, x, 5). In radice autem machinœ coUocatur tertia trochlea; eam autem Grœci eTcxyovTa, nostri Artemonem appellant ».
Suivant notre lexicographe, eTCaywv est donc le synonyme d'artimon^ lat. artemo, qui a ce double sens : 1° sens ancien, chez Vitruve, troisième poulie d'une moufle (c'est le grec, e'Triywv); 2^ sens médiéval, chez Isidore, voile du mât d'artimon (grec àpT£p.a)v).
La confusion de Rabelais peut donc s'expliquer par l'inter-
(i) Cette explication erronée a passé telle quelle dans VHistoire de la Marine de Ch. de La Roncière (t. II, p. 482) : « Le pilote de Rabelais en prévision de la tempête, fait mettre bas tout un jeu de voiles : mejane, contremejane, triou, maistralle, epagon »... « Quelle idée saugrenue d'avoir bordé par dessus les voiles ordinaires le tref de fortune et sur une vergue de nef, Vcspigone qui est un bout hors d'antenne ».
version de ces deux acceptions. Mais, encore une fois il s'agit ici d'un terme de remplissage, d'origine purement littéraire, dont l'emploi, normal ou anormal, ne peut nullement influer sur l'ensemble de la nomenclature. Celle-ci, et particulièrement en ce qui touche la voilure, — « le pilot fit mettre voiles bas, mejane, contremejane, triou, maistralle, (epagon), civadiere » (1. IV, ch. xviu), — est parfaitement exacte. Il ne s'agit pas là, comme le prétend Jal, de termes « jetés à l'aventure », mais tout simplement de la reproduction fidèle des nom^ de voiles établies sur toute galère méditerranéenne. Le dernier historien de la marine française reconnaît également que « la nomenclature de Rabelais s'applique bien à la voilure des nefs marseillaises et italiennes de 1525 » (i).