IV. — Souvenirs littéraires
Le nom du géant Fracassas est tiré des Macaronêes de Folengo, comme le déclare l'auteur lui-même (« Fracassas, duquel a escrit Merlin Coccaye »), et peut-être celui de Gayoffe dérive-t-il de la même source (chez Folengo, c'est le nom d'un conseiller mantouan). Fracassas est engendré par Morgan et sert de premier compagnon à Balde, le héros des Macaronêes ; sa massue est le battant d'une cloche, avec lequel il fracassait (d'où son nom) la tête de ses ennemis (chant 11) :
Primus erat quidam Fracassas proie giganteo, Cujus stirps olim Morganto venit ab illo, Qui bacchioconem campancE ferre solebat, Cum quo mille hominum colpos fracasset in uno.
Le deuxième nom, Gayoffe, est l'équivalent mantouan de l'italien gaglioffo, vaurien, coquin.
Un troisième nom de géant, en dehors de la généalogie pantagruéline, Bringuenarilles, dérive du Disciple de Pantagruel, qui ne consacre pas moins de cinq chapitres (ch. iv à ix) à décrire sa taille, sa voracité, sa nourriture. 11 mourut le Jour même « qu'il trespassa ».
Rabelais appelle Bringuenarilles « avalleur de moulins à vent » (1. IV, ch. xvii), et lui attribue cette nourriture exclusive (simple accident dans le Disciple). Il n'emprunte d'ailleurs au Disciple que certaines particularités secondaires, dont il use librement et suivant le tour de sa fantaisie. Quant au nom de Bringaenarilles, que Cotgrave rend par « larges naseaux {wide nostrils) », ce n'est pas « un nom fait à plaisir » (Briefve Déclaration), mais un composé, dont les éléments signifient dans l'ancienne langue « fends-naseaux » (anc. bringuer, aujourd'hui mettre en bringues, briser, et narille^ narine), c'est-à-dire matamore ou fendeur de naseaux. Le Disciple rapporte que « le vent de ses narines jectoit par terre une tour aussi grosse que l'une des tours de Nostre Dame de Paris ».
Un dernier de ces noms, Hacqaelebac, semble une réminiscence de Commynes, qui mentionne, sous l'année 1498, une galerie du château d'Amboise, appelée Hacqaelebac, d'après le nom d'un de ses intendants, « pource que cestuy là l'avoit en
garde » (i). C'est par rapport à sa haute taille que Rabelais (suivant Le Duchat) en aurait fait un géant.
Outre le nom de Boiivorax {2), dont la source reste inconnue, la généalogie mentionne encore le nom de MirelanrjauU, c'est-àdire géant originaire de Mirelingues.
Ainsi, si l'on lait abstraction des trois premiers noms de géants et des derniers, qui sont de l'invention de Rabelais, tous les autres représentent un ensemble d'emprunts et de souvenirs remontant à la Sainte Ecriture et à la Mythologie, à l'Histoire fabuleuse et aux Traditions populaires, aux Romans de chevalerie et aux Mystères, embrassant à la fois l'Antiquité, le Moyen Age et les récits traditionnels encore en cours à l'époque de la Renaissance.
(i) Histoire de saint Louis, éd. Mandrot, t. H, p. 38i. (2) Nom gréco-romain, proprement celui qui dévore les mottes de terre, mange-terre.
(A PROPOS DES Proverbes et Dictons)
Les proverbes et dictons de source livresque chez Rabelais embrassent à la fois l'Antiquité et le Moyen Age, et représentent autant d'aspects divers du bon sens populaire à toutes les époques. La Bible et la littérature classique d'une part, les recueils didactiques médiévaux de l'autre, en offrent les échantillons les plus curieux.