I. — Sentences bibliques
Les proverbes que Rabelais a tirés de la Sainte Ecriture sont relativement nombreux. L'Ancien et le Nouveau Testament y sont également représentés, mais dans des proportions inégales.
Les trois recueils de sentences de l'Ancien Testament — les Proverbes, V Ecclésiaste et la Sagesse — ont été traditioanellement attri'^ués à Salomon : c'est sous ce nom qu'ils sont cités dans Rabelais.
Proverbes. — Ne dict pas Salomon, Proverbiorum, xiv : Innocens crédit omni verbo... (1. I, ch. vi).
— Je n'ignore que Salomon dict... l'estre des femmes estre de soy insatiable (l. III, ch. xxvii).
Cf. Proo., XXX, i6: « Infernus, et os vulvae, et terra quee non satiatur ».
Ecclésiaste. — Vous sçavez qu'il est escrit : Vœ soli... (l. III, ch. ix).
Cl. Ecclés., IV, 10 : (( Si unus ceciderit, ab altero fulciretur. Vœ soli, quia cum ceciderit, non habet sublevantem se ».
— Le saige dict là où n'est femme... le malade est en grand estrif (1. III, ch. ix).
Cf. Ecoles., XXXVI, 27 : (( Et ubi non est mulier, ingemiscit œger ».
— Comme vous autres. Messieurs, sçavez que Pecuniœ obediunt omnia (1. III, ch. xl).
Cf. Ecclés., X, 19 : « In risum faciunt panem et vinum, ut epulentur viventes ; eipecuniœ obediunt omnia ».
— Salomon dict que infiny est des fols le nombre (1. III, ch. xlvi ; 1. V, Prol.).
Cf. Ecclés., I, 15 : « Stultorum fnfinitus est numerus ».
Sagesse. — Mais parce que selon le saige Salomon, Sapience n'entre point en ame malivole (1. II, ch. viii).
Cf. Sagesse, i, 4 : « Nam in malevolam animam non introibil sapientia ».
Psaumes. — Et vous le tesmoigne le Roy prophète, chantant et disant que Vabysme invoque labysme (1. V, ch. xlviii).
Cf. Psaumes, xlii, 7 : « Abyssus abyssum invocat ». On lit déjà cette sentence, en français, dans le Psautier d'Oxford du x[i' siècle : « Li abismes l'abisme apele ».
Daniei.. — L'expression typique sans compter les femmes et les petits en/ans (i), fréquente chez Rabelais, remonte à Daniel, IV, 9 : « Exceptis mulieribus et parvulis et filiis » (cf. Mathieu, XV, 38 : « extra parvulos et mulieres »).
Nouveau Testament. — Reddite quce sunt Cassaris Cœsari et quaD sunt Dei Deo (1. I, ch. x.x).
Cf. Marc, xii, 17. La Comédie des Proverbes rend ainsi cette sentence (acte I, se. vu) : « Je suis un homme qui n'est pas de bois, et qui sçait rendre à César ce qui est à César ».
— ... se glorifiant veoir le festu en l'œil d'autruy, ne voit une grosse souche laquelle luy poche les deux œils (1. III, ch. xxv).
Cf. Matthieu, vu, 3 : « Quid autem vicies festucam in oculo fratris tui, et trabem in oculo tuo non vides } »
Ce dicton figure déjà parmi les Proverbia rusticorum du
(i) On la lit également dans Alfonse le Saintongeois {Cosmographie, p. 272) : « Et s'en alla Moyse avec le peuple au mont de Sinay, et estoyent en nombre ceux qu'alloyent avec luy six cens mille hommes, combattans, sans les femmes, en/ans et files, et les petit^ enjffans qui estoyent à la tétine ».
Par contre, dans la Comédie des Proverbes (acte I, se. vi), c'est un simple écho de Rabelais.
Oudin nous fournit cette explication : « Sans compter les femmes et les petits en/ans, c'est pour se moquer de quelqu'un qui fait des hyperboles, ou rapporte un nombre de choses ou de personnes qui n'est pas croyable ».
XII® siècle (éd. Zacher, n" 264): « ïiel voit le iestu en l'oil son veisin qui ne voit... » (le reste manque) (i).
— Autres cueilloient des espines raisins, et figues des chardons (1. V, ch. xxii).
C'est une des impossibilités proverbiales que Rabelais prête aux officiers de la Quinte.
Cf. Mathieu, vu, 16: « A fructibus eorum cognoscetis eos. Numquid colligit de spinis uvas, aut de tribulis ficus .^ »
— Par tous les champs ésquels ilz [les moutons] pissent, le bled y provient, comme si Dieu y eust pissé (1. IV, ch. vu).
La Briefve Déclaration fait cette remarque : « Si Dieu y eust pissé. C'est une manière de parler vulgaire en Paris, et par toute France, entre les simples gens, qui estiment tous les lieux avoir en particulière bénédiction, ésquels notre Seigneur avoit fai.t excrétion d'urine ou autre excrément naturel, comme de la salive est escript Joannes, ix : Lutuni fecit ex sputo ».
Suivons maintenant, à l'aide d'un exemple significatif, la transformation d'un détail biblique en proverbe et son développement ultérieur en français. Soit le proverbe : Faire gerbe de fouerre à Dieu (1. I, ch. xi), c'est-à-dire payer la dîme avec des gerbes de paille (dans lesquelles il n'y avait point de grains), donc tromper Dieu : « De là est venu, nous dit Nicod, ce proverbe lequel peut s'appliquera toute personne de mauvaise conscience, soit envers Dieu, soit envers les hommes ».
C'est un souvenir des pratiques religieuses d'Israël : pour sanctifier la moisson, la première gerbe devait être offerte au Seigneur. On lit dans le Lévitique (xiii, 10-12) : « Parlez aux enfants d'Israël et dites leur: Lorsque vous serez entrés dans la terre que je vous donnerai et que vous aurez coupé les grains, vous porterez au prêtre une gerbe d'épis comme les prémices de votre moisson et le lendemain du sabbat le prêtre élèvera devant le Seigneur cette gerbe, afin que le Seigneur vous soit favorable en la recevant et il la consacrera au Seigneur ».
Les Mystères du xv' siècle font souvent allusion à cette prescription du livre saint. Dans le Mystère de la Passion de Gréban, Caïn s'apprête à oû'rir un sacrifice à Dieu:
(1) Brantôme le cite sous cette forme (t. V, p. 60) : « L'Empereur voyoit bien les petites pailles dans les yeux d'autruy et dans les siens propres n'appercevoit pas une îraisne (« poutre ») qui lui devoit crever les veux ».
io32. Il me fault mes jarbes trier
Et une des mendres eslire,
Pour présenter à notre Sire.
Car peine pardue seroit
Qui des meilleures choisiroit,
Puisqu'au feu ardre les convient,
A ce faire autant à point vient
La maschante comme la bonne.
Et dans le Mystère de Saint-Quentin, le dialogue suivant s'engage entre le fils et le père (v, 2281) :
Adam. Cayn, qui les gerbes assemblés
De blé, la dixième prendra,
De qui sacrifice rendra
Devant Dieu, par flamme allumée ;
Affin que par celle fumée,
Qui tournera devers les cieulx,
Dieu veuille esmouvoir.ses saints yeuls
A nous faire miséricorde.,, Cayn. Je n'entendz rien à ce service.
Et les brusler? Quoi qu'on m'en dye,
Que mon père Adam nous ordonne.
Comment! Quant les gerbes sont meures,
Qu'on voyse prendre des meilleures,
Voyrement je ne le feray mie,
Non obstant du père la grâce;
Et, si convient que je le face,
Des pires gerbes de mon bié
Prendray, qui sera assemblé.,,
A cette époque, d'ailleurs, le détail biblique est déjà cité comme proverbial aussi bien dans ce même Mystère de Saint- Quentin :
9792. Ces turlupin, ces papelars,
Ces frères frappars, ces volars, Ces gros dampultus ( i ). ces rongeurs De pilers et ces flasengeurs Qià font à Dieu garbe d'estrain...
que dans le recueil contemporain de Mielot (n°47) qui le donne sous cette forme : « C'est faire à Dieu garbe de feuirey). Pasquier, reprochant aux jésuites de faire vœu de pauvreté et de tenir néanmoins terres et possessions, ajoute (1. 111, ch. XLiv): « N'est ce pas icy un sophisme, par lequel non seulement vous surprenez ce pauvre peuple, ains faites gerbe de fouerre à Dieu } »
(i) Dampultus, richards, proprement dam Plutus, seigneur Plutus, dieu mythologique des richesses.
Cette garbe de fouerre s'est de bonne heure altérée en barbe de fouerre (i), comme le constatent déjà la plupart des écrivains du xvi' siècle (2).
C'est pourtant, sous cette forme altérée, que le proberbe est cité, dans la seconde moitié du xvi' siècle, par Montaigne (1. II, ch. xii) et par Régnier (vi' Satire) : « Et l'hypocrite fîst barbe de paille à Dieu ».