‹ La langue de RabelaisChapitre 209 sur 223 · II. — Adages grecs · texte numérisé non relu

II. — Adages grecs

A propos des proverbes classiques, grecs ou romains, se pose cette question : Rabelais a-t-il directement puisé chez les Anciens, ou a-t-il eu simplement recours à une source secondaire, les Adages (3) d'Erasme, par exemple.^

Nous l'avons déjà agitée (4) et nous avons abouti à cette conclusion : Rabelais puise généralement aux sources toutes les fois qu'il s'agit d'auteurs qu'il a souvent pratiqués (5): Plutarque et

( i) On le lit déjà dans Gautier de Coincy [Fables et Contes, éd. Méon, t. I, V. 12 35): (( Bien font à Dieu barbe de fuerre ».

(2) Henri Estienne (Prémices, 1594, p. 99): « Le vulgaire, et mesme la plus grant part de ceux qui ont des lettres, fait une lourde et vilaine faute en disant, Tu fais à Dieu barbe de paille, en lieu de dire gerbe de paille. Et ce qui a donné entrée à ceste faute a esté la mauvaise prononciation de plusieurs, principalement de ceux du menu peuple, car il prononce garbe pour gerbe ».

Pasquier [Recherches, 1. I, ch. xlii) : « Ceux qui disent faire barbe de fouerre à Dieu, en usent abusivement au lieu de gerbe de fouerre: qui est un proverbe tiré de la Bible et usurpé contre ceux qui offroient seulement à Dieu des gerbes de pailles, feignans olïrir gerbes de bled, pensans appaiser Dieu par une tromperie, lequel toutesfois connoist le fonds et l'intérieur de nos pensées ».

(3) Adagiorum Chiliades, Bâle, ibij (édition que nous utilisons), renferme plus de 4000 adages, sentences et locutions (l'édition princeps de i5oo n'en donnait que 800, celle de i5o8, trois mille). Voy. sur les différentes réimpressions de ce recueil célèbre, la Bibliographie parémiologique de Duplessis, p. 10 à 22.

(4) Voy. ci-dessus, p. 7, et Rev. Et. Rab., t. X, p. 376 à 379. Cette critique vise les deux articles suivants :

i" Delaruelle, « Ce que Rabelais doit à Erasme... » (dans la Revue d'hist. litt. de la France de 1904).

2° W.-F. Smith, « Rabelais et Erasme » (dans Rev. Et. Rab. de 1908).

(5) Par contre, il tire d'Erasme des adages peu connus (en même temps que leur explication) : « Le magistrat et l'office descœuvre

Lucien, pour les Grecs, les comiques et Suétone pour les Latins. Il nous en donne d'ailleurs les preuves par ses indications précises ou par les notes de la Briefoe Déclaration.

Les adages grecs sont en petit nombre. Voici les écrivains mis à contribution :

Poètes. — Les Gastroiatres... tous ocieux, rien ne faisans, point ne travailians, poids et charge inutile de la terre (i), comme dit Hésiode (i. IV, ch. Lviii).

Rabelais, citant de mémoire, confond ici Hésiode avec Homère {Iliade^ xviii, 104) '• ÊTwcrtov a^f^oç, àpoup-/i;.

— Selon le dict de Hésiode d'une chascune chose le commencement est la moytié de tout (1. IV, ch. m).

Cf. Hésiode {Œuvres, 40) : tcXéov -/ijaiitu Travxoç, adage qui circulait généralement sous la forme : Xe/;/) vÎi^-igu TravTOç. Rabelais a directement tiré ce dicton de Lucien (Hermotiniis, ch. m).

— En fin des degrés rencontrasmes un portail... en la face duquel estoit en lettres lonicques... escriteceste sentence: En ino alithia{2), c'est à dire En vin vérité (1. V, ch. xxxvn).

Cf. Alcée (dans Théocrite, xxix) : â'v olvip àXir)6etx.

— Jouxte le mot vulgaire Echtron adora dora... (1. III, ch. xiv), c'est à dire les dons des ennemis ne sont pas des dons.

Cf. Sophocle {Ajax, 674) : êj^ôpûv a^topa Sàipx, que Virgile rend par {Enéide., 11, 42):

Timeo Danaos et dona ferentes...

Lucien (3). — Cestuy exemple me fait entre espoir et crainte varier, doublant que, pour contentement propensé, je rencontre ce que j'abhorre, mon trésor soit charbon... (1. lil, Prol.), c'est-à-dire que je sois désappointé.

Cf. Lucien {Zeuxis), ch. vi : àvOpaxs; 6 Gv^caupoç.

— Comme en proverbe l'on dit... mouvoir la Camarine (4) (1. III, ch. XIV ; cf. l. V, ch. vi).

l'homme » (1. III, ch, xviii) est l'écho de Magistratus virum indicat, traduction qu'Erasme donne de l'adage «p%i7 tôv avopa ozU'j-jcn, proverbe attribué à Pittacus par Diogène Laërce. Voy. Erasme, Adagia, 1. I, ch. X, n' yb. Cf. ci-dessus, p. 362.

(i) Cf. 1. V, ch. IV (à propos des oiseaux de l'Isle Sonante) : «... bossus, borgnes, boiteux, manchots, podagres, contrefaits et maleficiés, poids inutile de la terre ».

(2) Transcrit d'après la prononciation moderne, enseignée et propagée au xvie siècle par Lascaris, un des maîtres de Rabelais.

(3) Voy. la dissertation de Th.-W, Rein, Sprichworter und sprichwurtliche Redensarten bei Lukian, Tubingen, 1884.

(4) Cf. 1. II, ch. xxxiii : « ... un goulphre horrible, puant et infect, plus que Mephitis, ny la palus Camarine... «

Cf. Lucien (Pseudologiste, ch. xxxv) : |xt) x-'vst Kaji.ap(vav.

— Nous sommes de simples gens et appelons les figues figues

(1. IV, ch. LIV).

Cf. Lucien, Comme on écrit V histoire, ch. xli : ... à>.r,6s''«ç y-Xoç, ô? ô xtoaix.oç or,<7'., rà cjx.a. n\ty.x...

Plutarque. — Et avoit [le pourceau] un collier d'or au coul, autour duquel estoient quelques lettres lonicques, desquelles je ne peuz lire que deux mots: v? 'A^^yav, pourceau Minerve enseignant (1. IV, ch. xli).

Cf. Plutarque {Démétrius, ch. xi) : "h ô; -rry AOr.vxv, un porc a cherché querelle à Athena, c'est-à-dire un ignorant veut faire la leçon à un homme instruit. De même Festus, p. 310 : (( Sus Mineroam {se. docet) in proverbio est, ubi quis id docet alterum, cujus ipse inscius est ».

Divers. — Une série de ces proverbes exprime les occupations impossibles que Rabelais prête aux officiers de la Quintessence (1. V, ch. xxii) :

— Autres tondoient les asnes, et y trouvoient toison de laine bien bonne.

— Autres lavaient les testes des asnes, et n'y perdoient la lessive,

— Autres chassaient aux vents avec des rets, et y prenoient escrevisses decumanes(i).

— La première [physicale proposition] estoit de Vombre d'un asne couillard : l'autre de la fumée d'une lanterne.

Ces deux dernières facéties proverbiales sont tirées des Guêpes et des Nuages d'Aristophane ; les autres se trouvent citées dans les Adages d'Erasme (2), mais quelques-unes étaient

(i) Déjà mentionné au 1. IV, ch. xxxii : « Quaresmeprenant peschoit en iair, et y prenoit escrevisses decumanes ».

(2) Voici la liste complète de ces absurdités proverbiales, chez Rabeais et dans Erasme :

.. blanchissoient les Ethiopiens rr /Ethiopen lavas (d'après Lucien), Adages, fol. 1 18.

. à trois couples de renards sous un joug aroient le rivage areneux =. Jungere vulpes et arare litus (fol. 94 et 118). .. lavoient les tuiles = Laterem lavas (ibid.). .. tiroient eau des pumices = Aquam pumice postula (fol. 121). .. tondoient les asnes =z Asinum tondes (fol. 122). .. tiroient lait de bouc et dans un crible le recevoient =z Mulgere hircum et cribro aquam haurire (fol. 94 et 119). . lavoient les testes des asnes z= Asini caput ne lavas nitro (fol. 5 16). . chassoient au vent avec des rets rr Reti ventos venari (fol. 120). . coupoient le feu avec un couteau r-z Ignem dissecare (fol. i 19).

déjà populaires et on les rencontre dans les Farces de la même époque (i).

III — Proverbes romains.

Les proverbes que Rabelais tire de cette source sont nombreux et caractéristiques (2). En voici un exemple :

Dans la vie de Caton l'ancien, ch. viii, Plutarque raconte qu'un jour cet homme célèbre, voulant parler contre une distribution de blé demandée p;ir le peuple, commença sa harangue par ce proverbe :

XolXstzoI Tcpôç yat'îTépa ^éySiv ôjtx O'jîc syoucrav, en latin: Venter fameli eus auriculis caret .

Rabelais, après avoir allégué cet adage dans le discours latin de Panurge (1. Il, ch. ix) — « memorcs veteris ilius adagii, quo venter... », — s'en sert à différentes reprises :

— Le ventre affamé n'a point d'aureilles (1. III, ch. xv). — L'estomac affamé n'a point d'aureilles, il n'oyt goutte (1. IV. ch. i,xiii).

Et lorsqu'il fait le portrait du messere Gaster, il remarque (l. IV, ch. Lvn) : « Gaster sans aureilles fut créé » (3).

Venons maintenant aux écrivains que Rabelais a pratiqués: Comiques. — Les comiques latins, Plante et Térence, citent souvent des proverbes, dont quelques-uns ont passé dans l'œuvre rabelaisienne :

— Comme en proverbe l'on dict, irriter les /restons... (I. 111, ch. xiv).

CL Plante {Amphitr., 707): « Irritabis crabrones... »

— Les hommes seront loups es hommes (1. III, ch. m).

... l'ombre d'un asne couillard = Asini umbra (fol. 94). ... la fumée d'une lanterne =: De fume disceptare (fol. 95). ... du poil de chèvre = De lana caprina {ibid.).

(i) On le lit par exemple dans la «Farce des cris de Paris» {Ane. Théâtre., t. II, p. 385), et plus tard, dans la Comédie des Proverbes (acte III, se. Il): « Ne sçavez vous pas qu'a laver la teste d'un asne on y perd son temps et sa peine ? »

(2) Voy, le recueil : A. Otto, Die Sprichowrter utid sprichwôrtlichen Redensarten der Romer, Leipzig, 1890.

(3) Henri Estienne cite à son tour le dicton à propos des abus du clergé {Apologie, t. II, p. 293) : « Tout ce qu'on leur [aux gens d'églisej pouvoit alléguer... estoyent autant de paroles perdues, parce qu'on parloit contre leurs ventres qui ri'avoycnt poinct d'oreilles, comme aussi n'ont les autres, selon le proverbe ancien )i.

Cf. Plaute {Asin., 495): « Lupus est homo homini, non homo ».

— Quaresmeprenant peschoit en l'air... chassoit on profond de la mer... (1. IV, ch. xxxii).

Cf. Plaute (Asin., 98): «In aëre piscari, venari... in medio mari...»

— L'anticque proverbe nous le désigne, onquel est dit: Que Venus se morfond sans la compagnie de Ceres et Bacchus (1. III, ch. XXXI ).

Cf. Térence {Eun., 732): « Verbum hercle hoc verum erit: Sine Cerere et Libero friget Venus (i) ».

— Pourtant que ce m'est pareil estrif, comme si le loup tenais p ailes oreilles sans espoir de secours aucun (1. V, Prol.).

Cf. Térence {Phormio, 506) : « Immo id quod aiunt, auribus îeneo lupum », c'est-à-dire je suis dans un grand embarras.

— A bon entendeur ne fault qu'une paroUe (1. V, ch. vu).

Cf. Dictum sapienti sat est, qu'on lit à la fois dans Plaute [Pers., 729) et dans Térence (Phonn., 541) (2).

Suétone. — C'est ensuite à Suétone que Rabelais doit plusieurs proverbes qui accusent cette origine.

Dans la vie d'Auguste, ch. lxxxvii, l'historien romain raconte que cet empereur, pour exprimer qu'on ne paiera jamais, se servait du dicton : Ad kalendas Grœcas soluturos, les calendes, inconnues au calendrier grec, étant en même temps le terme des acquits. Rabelais y fait souvent allusion :

— L'arrest sera donné es prochaines calendes Grecques, c'est à dire jamais (I. I, ch. xx). — Mais, demanda Patangruel, quand serez

(i) Même souvenir dans une moralité du début du xvi» siècle, la Condamnacion de Bancqiiei^, i^oj, à propos du vice de l'ivrognerie (éd. Jacob, p. 348) :

Sçavez vous que Térence en dit ?

Sine Baccho friget Venus ;

Et n'y a poinct de contredit 1

Par ce vin rous maulx sont venus. Le proverbe est invoqué, à son tour, par Henri Estienne (Apologie^ t. I, p. io8): « Combien que nous n'ayons parlé de la gourmandise et de l'yvrognerie d'alors, ne pensons pas que la paillardise n'ait eu ces deux pour compagnes : veu mesmement ce que dit le proverbe ancien, Sine Cerere et Baccho friget Venus ».

(2) Henri Estienne le cite {Précellence, p. 234) : « A bon entendeur ne faut qu'un mot ». Mathurin Cordier le donne déjà sous cette forme (p. 255) : « A bon entendeur il ne fault que ung mot ».

vous hors de debtes ? Es calendes Grecques, respondit Panurge, lors que tout le moûde sera conteot... (i) (1. 111, ch. m).

Ailleurs, le même historien raconte qu'Auguste aimait toujours à répéter: GTveîiâe PpxSew;, en latin Festina lente. Rabelais y fait allusion à plusieurs reprises :

— En France, vous en avez quelque transon en la devise de Monsieur l'Amiral (2), laquelle premier porta Octavian Auguste (l. I, ch. ix). — Sçavez vous que disoit Octavian Auguste? Festina lente (1. I, ch. xxxiii).

Cf. Regnard, Folies amoureuses, acte, III, se. vu :

Un savant philosophe a dit élégamment : Dans tout ce que tu fais hâte-toi lentement.

L'A/ea jacta est., le sort en est jeté, également rapporté par Suétone, clans la vie de César (ch, xxxii), a donné à notre auteur:

— Puis... qu'une fois en ave^ jette le de^, et ainsi l'avez décrété, et prins en ferme délibération, parler n'en fault (1. Ilitch, i.x).

Pline. — Africque apporte tousjours quelque chose de nouveau (1. I, ch. xvi), — Africque est coustumiere de toujours choses produire nouvelles et monstrueuses (l. V, ch. m).

Cf. Pline (1. VIII, ch. xxviii) : « Semper Africa aliquid novi ofîert», en parlant des bêtes étranges dont ce continent abonde (3).

Saint Jérôme. — Dans son écrit contre Rufus (III, 2), saint Jérôme fait mention du proverbe : Faire de nécessité vertu (4), qu'on lit à la fois dansEustache Deschamps, Machault et Rabelais (1. I,ch. xi).

(i) Cf. I. II, ch I : « En icelle année [des grosses mesles], les kalendes furent trouvées par les bréviaires des Grecs ».

(2) Cf. Briefve Déclaration, v Hiéroglyphiques : « De icelles avez veu la devise de mon seigneur l'Amiral en un ancre, instrument très poisant, et un daulphin, poisson legier sur tous animaulx du monde : laquelle aussi avoit porté Octavian Auguste, voulant designer : Haste toy lentement, Fais diligence paresseuse^ c'est à dire expédie, rien ne laissant du nécessaire.

(3) Quant à l'allusion proverbiale à l'or de Tholose et au cheval de Sejan, fatals à leurs possesseurs (1. IV, ch. xv), la Briefve Déclaration renvoie entre autres à Aulu-Gelle (1. III, ch. ix) : <t Quis et cujusmodi fuerit, qui in proverbio ï^vinv Equus Sejanus... Eadem sententia est illius quoque veteris proverbii, quod ita dictum accepimus: Aurum Tholosanum ».

(4) « Habeo gratiam, quod/aci5 de necessitate virtutem ». Cf. Comédie des Proverbes (acte 1, se. vu) : « Je prendray la lune avec les dents, jg fcray de nécessité vertu, pour vostre service ».

On trouve également, dans son Commentaire sur les Ephésiens, cet adage populaire: «Noli..., ut vulgare proverbium est, Equi dentés inspicere donati », et cet autre, dans ses Epitres (vu, 5): « Accessit hmc patellœ, juxta tritum populi sermone proverbium, dignum operculnm ï) . Dans Rabelais :

— De cheval donné tousjours regardoit en la gueulle (I. I, ch. .\i).

— Comme dict le proverbe, couvercle digne du chauldron (î. I, Prol.).

Ces deux derniers proverbes, simples constatations du bon sens, sont de tous les temps et de tous les pays (i). Nous avons déjà traité de ces dictons d'un caractère universel (2).

Divers. — La sentence de Seneque est véritable... Ce qu'à autruy tu auras faict, sois certain qu'autruy te fera (1. III, ch. ix).

Cf. Sénèque, Epist., xciv, 43 : « Ab alio expectes alteri quod feceris ». A rapprocher la sentence de Publius Sirus : « Quod tibi fîeri non vis, alteri ne feceris ».

— Comme quand il a esté dict que la statue de Mercure ne doit estre faicte de tout bois indiffercntement (1. IV, ch. lxii).

Cf. Apuleius, ApoL, t. I, p. 476 : « Non ex omni ligno, ut Pythagoras dicebat, débet Mercurius exculpi. » Mathurin Régnier rend ainsi ce proverbe {Sat.^ 1):

De tout bois, comme on dit, Mercure on ne façonne.

— Vous n'approchez ny des pieds ny des mains à mon opinion (1. I, Prol.).

Cf. Quintilien, Declam., xii, 6 : « Pedibus nianibus unius in sententiam necessitatis ». Cette locution s'explique par la manière de voter usitée dans le sénat romain: sans parler, on marchait à droite ou à gauche pour donner son suffrage.

— A chascun n'est oultroyé entrer et habiter Corinthe (1. III, f^rol.).

Cf. Horace, Epitres, I : « Non cuivis homini contigit adiré Corinthum... »

Certains de ces proverbes latins ont été depuis longtemps francisés. Tel celui-ci cité parmi les Proverbes ruraux du XIII* siècle (n° 214): « Choses mal acquises sont mal cspandues ». Mais sa forme rabelaisienne :

(1) En voir des parallèles dans l'ouvrage de DuringsfelU, t. II. p. 171- 172 et 4G7-4(')8.

(2) Voy. ci-dessus, p. 3^2 et 399.

— ... l'acquest luy est entre mains expiré. Car les choses mal acquises mal dépérissent (1. III, ch. i)...

témoigne d'un emprunt direct de Cicéron (Philippiques, II, 27) : « Ut est apud poetam nescio quera... Maie parta maie dilabuntur ».

Un autre proverbe d'apparence classique :

— Nous allons de Scylle en Carybde (1. IV, ch. xx). — - Mais ce fut en pareil deconfort, comme si evitans Charybde, fussions tombés en Scylle (1. V, ch. xviii)...

n'est en réalité qu'un souvenir du xiii" siècle à travers Erasme. On le lit pour la première fois dans V Alexandre ide. poème en vers latins de Philippe Gaultier de Châtillon, écrit en 1277 et imprimé en 1513. Dans son livre V, vers 297-301, le poète apostrophe ainsi Darius fuyant devant Alexandre :

... Nescis, heu I perdite, nescis

Quem fugias : hostes incurris, dum fugis hostem ;

Incidis in Scyllam cupieiis vitarc Charybdim (i),

Erasme le cite, fol. 127, mais sans en indiquer la source.

— ... aultres de semblable {2) farine (1. 1, ch. xiv). — ... et aultres de pareille farine (1. II, ch. xxv, et 1. IV^ Prol.).

On lit dans les Adages d'Erasme, fol. 545 : « Nostrœ farinœ. Ejusdem farinas dicuntur inter quos est indiscreta similitude ».

— De toutes corneilles prinses en tapinois, ordinairement poschoit les œilz (1. IV, ch. xxxii).

C'est une des actions de travers que Rabelais attribue à Quarême- prenant : Cornicwn oculos configere est donné par Erasme (fol. 99). Crever les yeux aux corneilles est une finesse

(i) Cf. Tahureau, Dialogues (i565), éd. Conscience, p. 54: « Ce seroit encore faire pis que devant, et comme l'on dit au vieil proverbe, Voulant éviter Caribde^ s'engoiijffrer en Scylle, ou bien autrement tomber de fièvre en chaut mal ».

Comédie des Proverbes, acte II, se. 11 : « Ce seroit trop hazarder le paquet, en danger de tout perdre, et tomber de Caribde en Scyla ».

(2) Cf. Du Fail, dans l'Epitre liminaire des Propos rustiques : « Par ce moyen estoient pour lors incognues Noblesse, Païsanterie, Liberté, Servitude et autres de semblable farine invasions de droit naturel ».

Tahureau, Dialogues (p. 112) : « Tous ceux de pareille farine ne sont jamais contens jusqu'à ce qu'ils ayent donné à cognoistre leur sottise ».

Û'Aubigné, Œuvres^ t. II, p. 367 : « Ces mots me vinrent à la pensée avec plusieurs autres de mesme farine ». — Oudin donne, avec le même sens : « Ils sont tous de la mesme paste ».

de Gribouille, analogue aux autres absurdités (i) énumérées dans le même chapitre: se baignoit dessus les haults clochers, se sechoit dedans les estangs et rivières, etc.

— Congnoissant comme dict le proverbe : Aux ongles le lion (I. V,

Ch. XLVIIl).

Adage gréco-romain : « Leonem ex unguibus œstimare » (Erasme, fol. 236), remontant à Phidias. Le grand sculpteur, ayant à représenter un lion, en conçut la forme et la grandeur par l'inspection d'un seul de ses ongles.

— Beau fera se tenir joyeux et boire frais, combien qu'aucuns ayent dict qu'il n'est chose plus contraire à la soif. Je le croy. Aussi contraria contrariis curantiir {Pantagr. Progn., ch. viii).

Dicton de l'ancienne médecine qui remonte à Hippocrate, comme d'ailleurs son opposé : Similia simillhus, l'un et l'autre déjà contenus dans le chapitre xlii de son traité Des Lieux (2).

Page 1