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CHAPITRE PREMIER ARCHITECTURE

L'architecture et l'art militaire ont été rénovés les premiers au contact avec l'Italie. Les progrès dans la navigation et certains arts secondaires ont suivi quelques dizaines d'années plus tard. Aux uns l'influence italienne a donné une nouvelle orientation, aux autres un droit de cité en France. Des mots nouveaux ont accompagne ces acquisitions alors récentes et ont fourni un appoint important au vocabulaire, dont de nombreux vestiges, toujours vivaces, accusent encore aujourd'hui l'importance de l'action exercée par la Renaissance transalpine.

Comme sur toutes choses, Rabelais possédait des connaissances générales sur l'architecture. La description qu'il nous a donnée de l'Abbaye de Thélème a été trouvée assez circonstanciée pour que des spécialistes en aient tenté la restitution et soient arrivés à des résultats pas trop décevants. Après un premier essai de restitution (i) dû à l'architecte Charles Questel, un autre architecte, Léon Dupré, en s'inspirvint directement de Rabelais, a dessiné une restauration complète en couleurs du « manoir des Thélémites », accompagnée d'un plan géométrique détaillé (2).

Rabelais, comme tous ses contemporains, avait pris connaissance de cet art aussi bien dans les auteurs de l'Antiquité que dans leurs commentateurs de la Renaissance, dans le livre De Arcidiectura de Vitruve, resté classique et maintes fois commenté, comme dans le De re œcUficatoria, œuvre posthume de Léon Battista Alberti (1404-1.J72), paru à. Florence en 1^85. Pantagruel, avant de partir d'Orléans, lève de terre la grosse et énorme cloche de saint-Aignan pour la mettre dans le clocher ;

(t) Reproduite dans Ch. Lenormand, Rabelais et V architecture de la Renaissance, Paris, 1840. Cf., comme correctif, le compte-rendu critique de Daly, dans la Revue d' Architecture , t. II, p. 196 à 208.

(2) Publié par Ileulhard, ouvrage cité, p. i à 16.

mais « elle estoit tant grosse que par engin aulcun ne la povoit on mettre seulement hors terre, combien que l'on y eust appiicqué tous les moyens que mettent Vitruvius, de Arcliitectwa, Albertus, de Re œdiflcatoria... » (1. Il, ch. vu).

Rabelais était en outre en rapport d'amitié avec l'architecte Guillaume Philandrier (1505-1565), l'érudit commentateur de Vitruve, qu'il cite avec éloge dans sa Brie/ce Déclaration (au mot jEolipyle) «... Voyez ce qu'en a escrit notre grand amy et seigneur Alonsieur Philander sur le premier livre de Vitruve » (i).

11 avait aussi connu, dès son second voyage à Rome en 1536, Philibert de l'Orme (2) (1518-1565), occupé alors à mesurer les édifices et antiquités et qui, à son retour en France, allait construire avant 1544, pour le cardinal du Bellay, le château de Saint- Maur, « lieu, ou (pour mieulx et plus proprement dire) paradis de salubrité, aménité, sérénité, commodité, délices... » {Epitre au Cardinal Odet). Il le nomme à propos des inventions de Messere Gaster : « Messere Philebert de l'Orme, grand architecte du roy Megiste » (1. IV, ch. xli).

A ces connaissances livresques et à ce commerce intime avec les maîtres architectes, il faut ajouter des dons personnels et en premier lieu une intelligence à tout pénétrer et un coup d'œil qui lui permettait d'embrasser à la fois l'ensemble et les parties d'un bâtiment. La vision nette qu'il avait emportée des châteaux célèbres de son temps ne resta pas sans influence sur sa propre conception architecturale. Dans l'Abbaye de Thélème, comme dans les châteaux féodaux, l'antique, c'est-à-dire l'italien, n'apparaît que dans la décoration.

Le bâtiment — nous dit l'auteur — était en figure hexagone, à six étages, dont le second, voûté, avait la forme d'une anse de panier, c'est-à-dire à cintre surbaissé, en opposition aux « deux beaulx arceaux d'anticque », ou arcades en plein cintre, à la mode d'Italie. Les grosses tours de son Abbaye et sa vis brisée^ ou escalier tournant, faisaient contraste avec les colonnades de calcédoine et de porphyre et les « belles galeries longues et amples... »

Une haute toiture, à figures de grotesques [mannequins), complétait l'édifice qui, tout en anticipant sur l'avenir, conser-

(i) Voy., sur Philandrier, Heulhard, loc. cit., p. 274 à 27S. {2) H. Clouzot, Philibert de l'Orme, Paris, [iqio].

vait, dans ses parties fondamentales, l'aspect féodal du passé.

Le besoin de confort et de luxe, autre contraste avec les bâtisses gothiques, s'y faisait sentir. Thélème était non seulement pourvue de vastes pièces bien éclairées, mais on y voyait des salles de bibliothèques (« les belles grandes librairies »), des galeries de peintures, des jardins et des parcs, avec des fontaines d'albâtre, à côté d'un hippodrome, d'un théâtre et de piscines (« natatoires avec bains mirificques à triple solier»), des enceintes pour les tournois et autres exercices du corps. La culture physique et la culture de l'esprit y trouvaient également leur compte.

Cependant, malgré les 250 ou 300 pièces de ce couvent laïque — Rabelais dit 9339, chiffre hyperbolique pour exprimer un nombre énorme — on a relevé des lacunes surprenantes: il y manquait des cuisines, omission piquante dans une œuvre qui a été appelée (à tort d'ailleurs) l'épopée du ventre. L'Abbaye de Thélème n'en est pas moins le monument le plus imposant qui ait été conçu par un grand écrivain. C'est une création originale et d'un sentiment artistique assez élevé.

Ceci dit, abordons l'objet même de notre étude. Il y a lieu de discerner, dans la terminologie architecturale de Rabelais, deux périodes essentiellement distinctes, suivant qu'elles sont dominées par l'héritage du passé (i) pu par la nouvelle influence venue d'outre-monts,

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