I. — Nomenclature indigène
A l'époque où Rabelais imaginait son Abbaye de Thélème, c'est-à-dire vers 1533, l'art nouveau, antique ou à la mode d'Italie, n'avait encore exercé aucune influence sur la langue. Sa description ne renferme aucun néologisme technique, il s'y sert exclusivement du vocabulaire consacré des maîtres maçons.
Les termes même d'ai'chitecte et d'ai'chUecture sont du xvi*' siècle. En 1539, Robert Estienne traduit « maistre masson ou charpentier » par arcliitectus. Sebastien Serlio, arrivé à Fontainebleau en 1541, y prend la direction des bâtiments royaux avec le titre francisé architecteur. Ce n'est qu'en 1546
(i) Voy., sur l'état de l'architecture en France avant le contact avec l'Italie, l'ouvrage récent d'A. Tilley, The Dawn of the French Renaissance, Cambridge, iqiS, ch. xi etxii.
que maître Philibert de l'Orme prend pour la première fois en l'rance le titre d' « architecte et conducteur des bastimens et forteresses de ce pays » (Gay).
De même, les termes artisan et artiste, tous les deux d'origine italienne, se sont confondus jusqu'au xvii' siècle. Rabelais, comme Montaigne, connaît le premier (i), mais ignore le second, que Nicot et Cotgrave confondent encore avec « ouvrier )).
Le nombre des mots qui, du langage des maîtres maçons, passa chez Rabelais, est assez restreint. Dans l'exposé du plan de son Abbaye, il ne fait usage que des trois suivants :
Embrancher, recouvrir, revêtir, sens technique deux fois employé par Rabelais. Dans Thélème, le reste — c'est-à-dire les quatre derniers étages — « estait embrunc/ié de guy de Flandres » ; et ailleurs (1. 11, ch. xxvii), il s'agit d'un « solier qui estait embranché â-Q sapin faict à queues de lampes. » Ce sens spécial est encore familier aux maçons modernes : « Embrancher, en charpenterie, c'est engager des pièces de bois les unes dans les autres » (2).
Quant au vieux mot embrancher, il est curieux d'en relever l'évolution de plus en plus matérielle : le sens de couvrir passe successivement au visage, au corps, au ciel, à là toiture. Ce dernier aboutissant se trouve exclusivement chez Rabelais {3), tandis que l'acception primordiale se rencontre fréquemment dans les œuvres des xv^-xvi*^ siècles (4).
Ce même verbe embrancher a produit le dérivé embrun^ écrit ambrun par Rabelais, terme resté jusqu'ici sans explication satisfaisante. 11 figure dans ce passage du Tiers livre, ch. LU : « Pantagruel d'icelluy [boys] voulut estre faictz tous
(1) « Pantagruel... transporta dans le pays des Dipsodes une colonie de Utopiens... artisans de tous mestiers et professeurs de toutes sciences libérales » (1. III, ch. i).
(2) Bosc, Dictionnaire d' Architecture.
(3) Cf. Charles Lenormand, loc. cit. : « Je laisse les philologues discuter la valeur véritable du verbe embrimcher . . . »
(4) Voici deux exemples, tirés, le premier, des Cent Nouvelles nouvelles (éd. Wright, t. II, p. 17); le deuxième, du Lancelot du Lac (éd. 1548, dans Godefroy) :
« Elle fut tantost desarmée de sa faille [r= mante], où elle estoit enfermée et embranchée ».
« Lyonnet chevauchoit emprès luy tout armé de chapeau oa de haubergeon comme sergant, si se tenoit emtnvnc/ieque nul ne le congneust».
les huys... et Vambrun de Theleme... » Le sens est « revêtement», mais il est absolument inconnu en dehors de Rabelais (i).
Guy de Flandres, g5'pse de Flandre, espèce de plâtre avec lequel on faisait des ouvrages de stuc dans la décoration intérieure des édifices: « C'est le plâtre fin (nous dit Ch. Lenormand) dont on fabriquait ces clefs-pendantes qui décorent, non sans quelque grâce, les voûtes de nos églises des xv^ et xvi' siècles ».
Mannequins, petits bonshommes, statuettes grotesques, emprunt flamand du xv^ siècle, avec le sens rabelaisien dans Vliiceniaire de Marguerite d'Autriche de 1523 (cité dans Havard) : « Un petit manequin tirant une espine hors de son pied, fait de marbre blanc, bien exquis ».
Le V" livre, sur lequel nous reviendrons, renferme, en outre, ces deux termes techniques indigènes :
Soubastement, soubassement (ch. xliii), forme familière également à Amyot (voy. Littré) et qui ne paraît pas remonter au delà du xvi^ siècle, alors que soubassement lui est antérieur.
Porterie, transcrit portri (ch. xlii), dans ce passage : « Sus le poinct moyen de chascun angle et marge estoit assise une coulomne ventriculée, en forme d'un cycle d'yvoire ou alabastre, les modernes architectes l'appellent /)07'^/'t... »
Ce même passage est ainsi rendu dans le Manuscrit : «... une coulomne ventricule, en forme dhin rôle, d'une buie ou balanse, les modernes architectes l'appellent potrye ».
Anatole de Montaiglon, qui a imprimé dans son édition le Manuscrit du V^ livre, remarque à ce propos : « Les trois variantes de l'Edition [celle de 1564] prouvent qu'elle n'a rien compris au texte primitif ». C'est dommage que le critique n'ait pas cru devoir ajouter ce qu'il a lui-même compris à son texte primitif! On ne voit pas une différence bien sensible quant au fond : que la colonne renflée par le milieu {ventriculée) soit successivement assimilée à un cercle {cycle) d'ivoire ou d'albâtre, ou bien à un rouleau (rôle), à la panse d'une cruche (buie) ou à une balance, on n'est guère plus avancé quant à l'explication du terme essentiel : portri ou potrye (2).
Alors que rien ne parle en faveur de la variante poterie, celle
(i) Cotgrave, au mot ambrum (sic), renvoie à latnbrutn, qu'il identifie avec lambris, et Le Duchat adopte à peu près cette interprétation,
(2) Le vocable manque à Cotgrave, et Le Duchat se borne à dire : « Je n'ai vu ce mot nulle part qu'ici; on demande ce que c'est que por-
de porterie est bien réelle, et on la lit, vers la même époque, dans un Inventaire du château de Condé de 1569 (dans Havard) : « En la Tournelle, près de la porter ije... et au-dessus c^e la dicte porter y e une clochette avec ung cordeau servant d'entrée en la maison. »
Le sens de « loge de portier » y est hors de doute, mais on ne voit pas comment les « modernes architectes » de l'époque pouvaient comparer à une pareille loge la colonne ventriculée ou renflée de la fontaine du Temple de la Dive Bouteille. Le terme reste obscur.
Le sens architectural de ces vocables ne dépasse pas le XVI* siècle. Plusieurs de ces termes sont inconnus en dehors de notre auteur, qui les a directement tirés de son commerce avec les maîtres de l'œuvre, comme le fait supposer la survivance à.^ embrancher, encore usuel parmi les charpentiers de nos jours.
Le petit nombre de ces mots techniques indigènes forme un véritable contraste avec la quantité de termes nouveaux qui, venus d'outre-monts avec le nouvel Art de bâtir, resteront pour la plupart dans la langue, alors que la nomenclature indigène disparaît, dès le milieu du xvi'' siècle, avec les châteaux féodaux, leurs grosses tours, leurs créneaux, leurs pont-levis.