III. — Rôle intermédiaire
L'italien n'a pas seulement enrichi le français de vocables de son cru, il a aussi servi d'intermédiaire entre l'Orient et la France.
Le plus grand nombre de mots turcs ou arabes passés au français à l'époque de la Renaissance l'ont fait à travers l'Italie. Ainsi cheiiph, chérif (1. IV, Prol.), ne vient pas directement de l'arabe, mais de l'ital. sceriffo ; de même que soudan (1. IV, ch. xii), emprunt ancien de l'ital. soldano, à côté du doublet plus moderne sultan; genissaire, janissaire (dans une lettre d'Italie de 1536) et serrait, sérail (1. III, ch. ix), reproduisent également les formes italiennes correspondantes, giani^j^ero et serraglio.
Bien plus, l'italien gianis^ero est à son tour un reflet du grec byzantin yiaviTCap'/iç (du turc yenitcheri), qui, du sens de satellites du grand Seigneur, passa en Italie à celui de gardes du Pape et y devint finalement le nom de certains officiers de la chancellerie romaine (2).
Pour l'Italie même, le grec moderne a souvent servi d'étape intermédiaire. De là maints doublets qui sont restés jusqu'ici inexpliqués. Rabelais dit Bascha (1. II, ch. xiv), d'après l'ital. bascia\ mais la forme parallèle Bassa (donnée par Ménage et le Trévoux) accuse une variante italienne bassa, du néo-grec ^.7:y.(j(jx, particulière aux Grecs modernes qui ignorent les chuintantes (3).
De même le doublet agemine et asemine, familier à l'ita-
(i) Le plus important est celui de Giovanni Rosselli, Epulario quale traita del modo di cticinare ogni carne, Venise, i3i6, souvent réimprimé. Cf. fol. g : « le bone summate », avec la recette correspondante.
(2) Voy. notre article dans Rev. Et. Rab., t. VII, p. 345-346, et Lettres de Rabelais, éd. Bourrilly, p. 59.
(3) Cf. Guillaume Bouchet (t. III. p. 76) : « Haga, Vizir, Bassa », et encore dans une fable de La Fontaine (1. VIII, fab. xvm) « Le Bassa et le Marchand », où la scène se nasse en Grèce.
lien et à Rabelais, l'un dérivant directement du turco-persan adjenii, l'autre influencé par sa prononciation grecque moderne adzemi.
Mais l'exemple le plus curieux à retenir de ces doublets est celui de cramoisi et d'armoisy, emprunts italiens, l'un du xiv' siècle, l'autre du xvi', mais découlant tous deux de la même source, l'arabe krmysi, écarlate, devenu en italien chermesi ou c/ierniesino ; alors que sa prononciation réduite ennesino est le reflet d'un type intermédiaire hermesino, parallèle au néogrec x^Pf^'-C'» à côté de 5cpt[i.sCi (i).
Il est donc hors de doute qu'armoisy est le même mot que cramoisi — comme les vocables italiens correspondants ermesino et cremesino — malgré leurs diff'érences chronologiques et orthoépiques.