RENAISSANCE ITALIENNE
r C'est grâce aux données documentaires de l'œuvre rabelaisienne que nous pourrons retracer, dans leurs contours généraux, la révolution opérée à cette date dans presque tous les domaines de la vie sociale. Seule, la vie privée — habillement et alimentation — et quelques facteurs secondaires — monnaies, musique, etc. — sont restés en dehors de cette influence qui marque si profondément dans l'histoire de la civilisation.
Rabelais connaissait à merveille l'Italie et sa langue, mais, étant donné la tournure de son esprit et le caractère de son érudition, l'action ultramontaine est chez lui d'ordre plutôt linguistique que littéraire. Ce sont des humanistes italiens bien plus que les écrivains qu'il cite dans Gargantua : Angelo Poliziano (1454-1494), l'ami de Budé et de Lascaris ; Lorenzo Valla (1405- 1457), le théoricien du bon style latin ; Giovanni Pontano, dont il ridiculise le nom en Taponnus, c'est-à-dire Tampon, bouchon, de même qu'il transforme plaisamment en Passavantus, c'est-à-dire « pas savant », le prédicateur florentin Jacopo Passavanti (1300- 13 57), auteur d'un recueil de sermons sur la pénitence.
Dans Pantagruel^ Rabelais mentionne simplement le savant architecte Alberti (mort en 1472) et Pic de ,1a Mirandole (1463- 1494), à la mémoire prodigieuse. Quant aux deux auteurs qui ont réellement exercé une influence sur son roman, Colonna et Folengo, ils ont écrit dans une langue factice à peu près dépourvue de valeur littéraire (i).
Cependant des critiques modernes ont cru avoir découvert, dans l'épopée rabelaisienne, des traces multiples des écrivains italiens du Cinquecento. Nous allons examiner les hypothèses présentées à cet égard et en peser la probabilité.
Et, tout d'abord, pourquoi Rabelais n'a-t-il pas connu Dante ? Un critique italien, qui a fait le tour de la littérature française pour rechercher en France les vestiges de la pensée du grand poète, se lamente, à chaque carrefour de son long voyage, sur l'incapacité des Français à comprendre cette poésie sublime (a). Ce reproche vise tout particulièrement Rabelais (3). Pour-
(i) Voy., sur ces deux auteurs, les Appendices A et B.
(2) A, Farinelli, Dante e la Francia dalV età média al secolo di Voltaire, Milan, 1908.
(3) Cf. t. I, p. 359 : « Mancava a lui [à Rabelais] il dono di penetrare nei secreti dell' arte, leggendo l'opéra altrui, d'inebbriarsi alla bellezza sovrana, eterna ».
tant, M. Farinelli, qui ne consacre pas moins de trois cents pages au seul xvi' siècle, a oublié de nous dire les raisons historiques qui expliquent cette absence du nom de Dante dans le mouvement littéraire de la Renaissance. Ce n'est pas seulement Rabelais qui ignore il sommo poeta, mais tout le xvi' siècle : Dolet, de Scève, du Bellay, Pasquier, Montaigne.
Qu'est devenue la gloire du poète à l'époque qui nous occupe } Elle subit en France une éclipse à peu près parallèle à celle qui obscurcit son éclat en Italie. Dans sa patrie même, Dante est méconnu et tour à tour sacrifié à Pétrarque, à Arioste, au Tasse (i). Le cardinal Pietro Bembo, le restaurateur de la littérature nationale, contemporain de Rabelais, méprise Dante et lui préfère Pétrarque : « Bembo mostrô di poco comprendere la grandezza di Dante », nous dit M. Farinelli (2).
Et Balthazar Castiglione, cet autre contemporain de Rabelais, dans son livre paru en 1528, qui recomm.ande-t-il comme modèle, comme autorité suprême en matière de style ? : « Questo (nel volgar dico) non penso che abbia da esser altro che il Petrarca e il Boccaccio (3). » Pas une seule fois le nom de Dante n'apparaît dans ce livre célèbre, où brillent à chaque page les noms de Pétrarque et de Boccace. Tout au plus, dans un passage, remarque-t-il que la Toscane l'emporte sur les autres provinces par ces ire nobili scrittori, « i quali ingeniosamente, e con quelle parole e termini che usava la consuetudine de' loro tempi hanno expresso i lor concetti »; mais il s'empresse d'ajouter : « Il che più felicemente che agli altri, al parer mio, è successo al Petrarca nel le cose amorose ».
Peut-on reprocher à ces deux écrivains le manque de sens artistique et l'incapacité de sentir la poésie sublime .> Nullement. Les hommes du xvi" siècle, tant en Italie qu'en France, voyaient en Dante non pas tant il sommo poeta que le théologien du Moyen Age, le métaphysicien des trois règnes d'outre-tombe. Qu'en auraient pu tirer Rabelais et ses contemporains, heureux d'échapper au Moyen Age et aspirant de toutes les forces de leur être la vie large et féconde de la Renaissance ?
C'est là, croj'ons-nous, la raison principale du silence qui entoure, au xvi"" siècle, le nom de l'illustre poète: on le vénère
(i) Voy. Fr. Flamini, La varia fortuna di Dante in Italia, Florence,
(2) Ouvr. cité, t. I, p. 448.
(3) // Cortcgiano, éd. Cian, Florence, 1894, 1. I, ch, xxx.
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à coup sûr, on le lit peu, on s'ea inspire encore moins. Ce qui frappe et fait reculer le lecteur d'alors, ce n'est pas « la poesia sovrana, eterna », mais la doctrine absconse et surtout les subtilités de la théologie médiévale •
Dente je mectz en ma rubriche, Pour ce que son sens est moult riche ; D'Enfer parle et de Paradis :
Théologie est moult en ses dictz...
nous dit en 1533 (après avoir cité Meschinot) le « maistre es arts » Pierre Grosnet (i). Il est vraisemblable que l'opinion de Rabelais n'était guère plus arrêtée.
Si le nom de Dante est absent de l'œuvre rabelaisienne, et pour cause, celui de Boccace y figure une seule fois (1. IV, ch. xvii), à propos d'un cas de mort bizarre raconté dans la vu" nouvelle de la IV journée du Décaméron. Et c'est tout.
A entendre les critiques de nos jours (2), l'auteur de Pantagruel aurait connu et utilisé les principaux représentants de l'épopée chevaleresque italienne, tout particulièrement le Pulci et l'Arioste.
En ce qui touche le premier, rien dans l'œuvre de Rabelais ne témoigne d'une lecture quelconque du Margante Maggiore. Le fait qu'il cite « Morguant » parmi les géants ancêtres de Pantagruel ne prouve nullement qu'il ait eu en vue le héros de Pulci : il puise simplement dans les traditions indigènes, dans ces romans de chevalerie qu'il a si bien connus et dont il a consigné de nombreux traits dans son roman {3).
On nous dit encore que Margutte, autre personnage de Pulci, aurait fourni plus d'un trait pour le portrait complexe de Panurge. Il s'agit là de ressemblances assez vagues, d'analogies d'ordre psychologique qui n'impliquent ni emprunt, ni même inspiration. Est-ce que le Falstaffde Shakespeare n'est pas dans
(i) Mot^ dore^ de grand et saige Ctthon, Paris, i532, t. II (pièce en vers réimprimée dans le Recueil de Montaiglon, t. VII, p. 5 à 17).
(2) Voy. P. Toldo, r « Arte italiana nell' opéra di Francesco Rabelais » (dans Archiv fiir das Studium der netiern Sprachen, t. G, 1898, p. io3 à 14S). — A. Luzio, Sludi Folenghiani, Florence, 1899. — L. Thuasne, Etudes sur Rabelais, Paris, 1904. — Bcatrix Ravà, U Art dans Rabelais, Rome, 1910.
(3) Cf. la conclusion de l'étude de Toldo : « Determinata cosi una indubbia parentela fra gli eroi del Rabelais e quelli dell' epopea italiana ».
ce cas? Et pourtant, personne, que nous sachions, n'a invoqué Panurge comme source de ce type célèbre du théâtre anglais.
Quant à l^Arioste, les données en sont moins douteuses, sans être tout à fait certaines. Rabelais, dans le Prologue de Pantagruel, range VOrlando furioso (i) entre Fessepinihe, livre de « haute grasse » (2), et Robert le diable, roman de chevalerie. Mais on chercherait en vain dans son oeuvre un indice indiscutable d'une influence quelconque de l'Arioste.
On le voit, les critiques de nos Jours n'ont à peu près rien ajouté à ce qu'avaient déjà noté Le Duchat et Régis dans leurs commentaires. L'erreur générale a été de confondre l'analogie psychologique avec l'emprunt matériel, qui seul constitue la source d'inspiration.