Caractères d'ordre moral
1° Calomniateurs, d'où le nom de diables que Rabelais donne aux moines (cf. ci-dessus engipponné).
2° Goinfres. Cf. 1. III, ch. xv : « Tous les jours leur sont [aux moines] festes, et observent diligentement un proverbe claustral De missa ad niensam ».
BriJJaulx (1. IV, ch. xxxii), proprement gloutons, sens ancien familier à Rabelais (1. I, ch. liv), à côté de Gastrolatres, adorateurs du dieu Ventripotent (1. IV, ch. lviii).
Mangeurs d'images, hypocrites (1. II, ch. xv) : mangeresses d'ymaiges (éd. princeps), pendant ultérieur de mangeurs de crucijlx, qu'on rencontre dès le xv' siècle (2).
(i) Cotgrave rend le mot par « perpetually begging friars » et Lacurne pense que « Rabelais nommait les moines ainsi parce que leurs ordres se perpétuent sans cesse et ne meurent jamais ».
(2) Dans V Amant rendu cordelier (1490, p. 27 de la réimpression Montaiglon) et dans le Mystère de Saint Qiientin : 17093. Ça, ces mangeurs de crucifis,
Lesquelz sont ce, quant je regarde ?
Au début du xyi* siècle, cette métaphore se lit chez Gringore.
Mangeurs de péchés, qualificatif moral d'origine biblique {Vulgate : « Peccata populi mei comedent »). Cf. 1. I, ch. xl : « Les moines mangent la merde du monde, c'est à dire les péchez ». De là machemerde, synonyme de moine (1. I, ch. xl).
3° Ignorants. Cf. 1. I, ch. xxxix : « Nostre feu abbé disoit que c'est chose monstrueuse veoir un moyne sçavant ».
Frère Lubin, type de moine à la fois grossier et sot, nom familier à Marot et à Rabelais (1. I, Prol., et passim).
4° Intrigants : Fagoteurs de tabus, allumeurs de disputes (1. II, ch. LIV).
5° Libertins. Cf. 1. I, ch. xlv : «... seulement l'ombre du clocher d'une abbaye est féconde ».
Frappard, père Frappard, moine débauché, proprement celui qui frappe vigoureusement, qui est fort et hardi (1. II, ch. vu), épithète qu'on rencontre déjà chez Eust. Deschamps (i), Coquillart, Gréban(2) et Marot.
6° Mécréants et cyniques :
Sarrabooites, nom des moines égyptiens qui menaient une vie déréglée (1. 11. ch. xxxiv). Cf. 1. IV, ch. lui : « les mescreans Turcs, Juifz, Tartes, Moscovites, Msimmeluz et Sarraboiùtes ».
Tirelupin, Turelupin, nom méprisant que Rabelais donne aux moines vagabonds (1. II, ch. vu) et que Cotgrave traduit par « coquin » ou « maraud » (1. I, Prol.) : « Autant en dict un tirelupin de mes livres ». Le sommelier de Grandgousier porte le nom de Tirelupin (1. IV, ch. lxv) : il faisait boire les domestiques de son maître avant qu'ils eussent soif; et un des livres de la bibliothèque de Saint-Victor porte le titre (dans l'édition de 1542): « Le vistempenard des prescheurs composé par Turelupin ». Cette forme intermédiaire nous renvoie à la secte cynique médiévale des Turlupinai (forme inconnue à Rabelais), dont le nom (3)
(i) Œuvres^ t. IV, p. 281 :
Par son boire devient /rere Frappart.
(2) Mistere de la Passion :
2 II 17. Hz y ont mené à l'eniblce
Hardiment c^:. frère frappart.
(3) Ces hérétiques, brûles en 1372, portent (dans les textes cites par Du Cange) le nom de Turlupini et Turclupini. La forme tirelupin est propre à Rabelais, chez lequel le nom désigne la crapule ou le vaurien. Au xviie siècle, Turtupiu est un appellatif du misérable, sous le rapport physique ou moral (d'où les épithètes de « malheureux de nature » et de " souiTreteux » qui l'jiccompagnent), sens réduit h celui de mauvais
est devenu, dès le xv" siècle (i), synonyme d'hypocrite.
7° Mendiants et quêteurs :
Gueux, appliqué aux moines mendiants (1. 1, ch. liv). Cf. 1. 111, ch. XXII : « Ne sont ils assez enfumez et perfumez de misère et calamitez, les pauvres haircs... ? ».
Porteurs de rogatons, moines porteurs de requêtes ou de reliques, pour obtenir des aumônes (1. I, ch. xvii): «... un. porteur de rogatons... assemblera plus de gens qui ne feroit un bon prescheur evangelicque ».
Ce terme se rencontre clans les sermons de Menot sous le nom de istl latores rogationwn, ces porteurs de rogatons (2), et Henri Estienne nous renseigne sur leur compte (3).
8° Méprisables : Befjles, bafoués, et escornijles , moqués (1. I, ch. Liv). Cf. 1. I, ch. XL : « Un moine... ne laboure comme le paysant, ne garde le pays comme l'homme de guerre, ne guarit les malades comme le médecin... C'est la cause pourquoy de tous sont hués et abhorris ».
9° Solitaires :
Hermites (1. II, ch. x), pris au sens de « hypocrite », comme la plupart des synonymes de moine.
Mangeur de serpens, moine retiré du monde et menant une vie austère (Epitre à Odet), semblable aux Troglodytes, peuple de l'intérieur de l'Afrique, demeurant dans des cavernes, se nourrissant de serpents et n'ayant (selon Pline) ni voix ni figure humaine.
Taulpetiers, que nous avons mentionné ci-dessus aux images zoologiques.
10" Tristes et bourrus :
Agelastes, qui ne rieat pas (Epître à Odet), la plus grave
plaisant (surnom de l'acteur Henri Legrand, i583 à lôS/, d'où titrliipinade, mauvaise farce, dans Molière). Le nom même de cette secte prêta de bonne heure aux équivoques : une « abbesse de Tirelopines » figure dans un mystère du xve siècle (Jubinal, t. I, p. 278) et la variante rabelaisienne tirelupin a été interprétée comme « mangeur de lupins ». (i) Dans Villon et dans les Mystères.
(2) Sermones quadragesimales, Paris, i526, fol. cxxxi*.
(3) Apologie, t. I, p. 123 : « Porteurs de rogatons, pour ce qu'ilz ne vivent que des aumosnes des gens de bien... ». — Le mot se trouve d'ailleurs, au sens judiciaire, dans une lettre de grâce de 1367 (voy. Godefroy) : « Gomme Pierre Beranger porteur de semonces et rogatons... eust apporté de Rouen un rogatum sur ledit veneur... ».
injure selon la doctrine pantagruéline (cf. 1. I, Aux lecteurs) : « Pour ce que rire est le propre de l'homme »,
Misanthrope^ haïssant les hommes ou fuyant la société des hommes {Epître à Odet), épithcte de Timon Athénien, surnommé [A'.càv0pw7T:o<; (1. 111, ch. m).
Il'' Initiés dans les mystères : Mystes, à côté de sijmmystes, collègues en sacerdoce (1. III, ch. xlviii).
On pourrait y ajouter toute une série d'appellations ironiques, les moines étant comparés d'une part aux prêtres des temples grecs (pastophores) et d'autre part aux savants juifs (cabalistes, rabanistes et ialmudistes).