I. — Mots forgés
Ce sont tantôt des néologismes empruntés du grec, tantôt des composés analogiques ou simplement factices tirés du latin ou à la lois du grec et du latin, ou encore du français et du grec. Ce sont finalement des mots forgés par Rabelais, dont plusieurs ont fait le tour des écrivains du xvi*^ siècle. Nous allons passer en revue ces diverses catégories de nature plus ou moins artificielle.
I. — Voici tout d'abord quelques exemples tirés du grec, en dehors de ceux que nous avons déjà cités (3) :
Gastrolatres, adorateurs du ventre (1. IV, ch. lviii), composé inconnu au grec comme les Astrophifes (« surveillants des as-
(i) Voy. ci»dessus, t. II, p. 1 10 et suiv.
(2) Celui-ci est un grand forgeur de mots. Il se montre inventif déjà dans ses Faict^ et Dict^jf, mais son œuvre capitale, le Mistere de Saint- Quentin (fin du xyc siècle), nbonde en trouvailles lexicologiques. Le Glossaire, qui accompagne l'édition Châtelain, note les vocables manquant à Godefroy et restés pour la plupart inexpliqués. Molinet est particulièrement riche en termes injurieux et en litanies interminables de verbes, dont plusieurs sont de son invention. Voy. l'Introduction à ce mystère, p. lu et suiv.
(3) Voy. ci-dessus, t. II, p. 32 à 54.
très ») et les Ane inophy laces (« gardiens des vents ») de la Paiitagruéline Prognostication.
Matheologien, proprement qui tient de vains ou de sots discours, d'où pseudo-théologien : «... le sçavoir de vos resveurs maiheologiens du temps jadis » (1. 1, ch. xv), confusion plaisante du second terme ([J.xxxiôloyoç dans le Nouveau l^esiameiit) avec théologien^ d'où le sens de « docteurs futiles qui se rompent la teste à disputer des choses vaines et frivoles » (i).
2. — Arrivons maintenant aux formations analogiques ou purement artificielles. Voici tout d'abord un certain nombre de composés formés à l'aide de suffixes tirés du latin :
CibE. — Decretalicides, meurtriers des Décrétales (d'après l'analogie dQ parricide), épithète donnée aux hérétiques (1. IV, ch. lix).
CoLE. — Olyinpicole, dieu habitant l'Olympe (1. III, ch. vi), Romicoles, habitants de Rome (1. IV, ch. xii) et Sorbonicoles, sorbonnistes (1. IV, Prol.). Cf. en latin, cœlicola, habitant du ciel.
FiQL'E. — (cf. déifiqué): Miraclificque (u saint », 1. III, ch. iv), parallèle à tnirijîcque, à côté de substantificquc (« mouelle », l. I,Prol.).
FoR.ME. — (cf. omniforme) : Casei/orme, qui ressemble au fromage mou, en parlant du cerveau (1. I, Prol.), et carmini/onne, qui a l'apparence de vers (I. I, ch. xix) ; carniforme, charnu, en parlant des membres (1. III, ch. xiii), et couillunniforme (1. IV, Prol.), épithète donnée à l'égoïsme, à côté de sorbonniforme et vermiforme, semblable à un ver (1. II, ch. xiii).
• FuGE. — (cf. lucifuge) : Decretaliftiges, qui fuient les Décrétales (I. IV, ch. lix).
Gène. — Sorbonigenes, nos dans la Sorbonne (1. IV, Prol.), à côté de « saulcissons monti gènes », cn.!;endrés dans les montagnes (1. IV, ch. XXXV).
Gère. — (cf. cornigere) : Pardonigere, colporteur d'indulgences (1. II, ch. xvii), en rapport dvec pardunnaire, vendeur de pardons, et pardonneur, gagneur de pardons {ibid.).
Pete. — Concilipetes, pères allant au concile (1. IV, ch. xix), forgé d'après Romipetes, pèlerins allant à Rome (1. II, ch. \ii), ce
(1) C'est la définitiun qu'en donne VAlplubct de V Auteur Erdurois, glossaire rabelaisien du xvn" siècle.
U'Aubigne emploie souvent le primitif nuilicvlogic, théologie vaine. Voy. Q-Aivres, éd. Réaume et Caussadc, t. Il, p. 242, 25G et 326. Voici ce dernier passage : « O que je vis un jour triompher M. le Convertisseur sur ce te.xte de Daniel |Ie prophète]. C'est un merveilleux homme, quand il trouve un poinct de malhcologic propre pour ses allégories ».
dernier également employé par Henri Estienne (i), Guillaume Bouchet (2) et d'Aubigné (3), terme remontant à la basse latinitfS à côté de jacobipete, pèlerin allant à Saint-Jacques de Compostelle (-1).
PoTENT. — (cf. omnipotent): Decretalipotent, docteur versé dans les Décrétales (1. IV, ch. lu), et ventripotent,t^'\\.ht\.ù donnée au dieu des Gastrolâtres (1. IV, ch. lix).
Seque. — (cf. pediseque): Sorboniseques, partisans de la Sorbonne, sorboniaistes (1. II, ch. xvm).
^. — Quelques formes hybrides :
Latin-français: interbaster qI orbiculaircment, les deux dans un galimatias juridique (1. II, ch. xi), le dernier, fusion du lat. orbis, cercle, et du fr. circnlairement (1. IV, ch. xxxii).
Italien-grec : Antibiist, le haut du corps (1. IV, ch. xxxi), et ayitifortunal (« breuvage », I. V, ch. xxv), c'est-à-dire qui arrête les tempêtes, répondant au synonyme hausser le temps, pour boire.
Latin-grec: Decretaliarche, qui gouverne par les Décrétales, en parlant du pape-dieu (1. IV, ch. un), et decretalictones, meurtriers des Décrétales, en parlant des hérétiques (1. IV, ch. lui).
Grec-français : Voyez ci-dessous matagraboliser et philogroboliser.
Français-grec : Braguettodyte, qui habite la braguette (1. III, ch.xxvii), composé burlesque formé d'après l'analogie de troglodyte, habitant des cavernes.