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Formations et dérivés analogiques

Cardi}iali:{er, rendre rouge (1. 1,ch. xxxix): « ... escrcvisses que l'on cardinalice à la cuyte »), comme le chapeau rouge du cardinal (2).

Chascuniere, d'après chaumière, dans l'expression proverbiale « chascun à sa chascuniere » (1. I, ch. xiv, et 1. III, ch. xxxvii), qu'on lit, après Rabelais, chez De Périers et Montaigne, chez Madame de Sévigné et Scarron.

Mammalement, d'après theologalement, remplacé dans la première édition par par Sorbonne (1. I, ch. vu) : « ... la proposition a esté declairée mammalement scandaleuse ».

Et de môme: Badelorié (tiré de badelory), bardocucullé et lyripipié, les deux derniers appliqués aux moines.

Ajoutons les titres fantaisistes :

Le {( Vietda:{ouer des abbés » (cf. Accoudouoir de vieillesse), à côté de (( Culebutatorium confrairiarum » et de (( Calibistratorium cafardis », etc. (3).

8. — Finalement quelques termes forgés par Rabelais et qui donnent un cachet particulier à son lexique (outre ceux déjà mentionnés) :

CiKCUMBiLivAGiNEK, tourucr autour du centre: « C'est parlé cela,

(i) Cf. Nemnich, Poly^loitcnlcxicon dcr Naturgschichte {ijg3), t. 1, p. 834 : Le chanvre (le chanvret, le panUgruclion).

(2) Cf. Michel Mcnot, Carcsmc de Paris, i5-26, fol. i54 : « On les menasse de les mener fieri cardinales, faire cardinaulx sans aller jiisqiies à Romme et de leur faire porter le chappeau rouge ».

(3) Voy., pour des cas analogues, Léo Spitzcr, Die WortbilJung als slylislisches Mittel exemplificirt an Rabelais, Halle, 19 10.

s'escria Panurge gualantenrent, sans circumbilivaginer autour du pot )) (l. III, ch. xx.\). C'est un composé burlesque, dont les éléments constitutifs seraient (suivant Johanneau) : circa umbilicum vagari, tournoyer autour du nomb.il (avec allusion à vagina); de là circumbilivagination, dérivé qui exprime l'action du verbe (1. 111, ch. xxii).

GoTs, nom prétendu d'3iseauxde proie, graphie ^o\xr gaux, forme induite d'abbegaux, clergaiix, papegaux, etc., que notre auteun avait représentés (1, V, ch. ii) comme « oiseaux grands, beaux et polis à l'avenant ». Voici le passage : (( ... une magnifique espèce de gots, oiseaux de proyes terribles, non toutefois venans au leurre... » (1. V, ch. v) (i).

Incornifistibuler, filtrer comme à travers un cornet, introduire lentement ou péniblement, sens de deux passages (2). Son dérivé a ailleurs le sens de « faire sortir, disloquer » (1. IV, ch. xv) : « Un des records luy avoit desincornifïstibulé toute l'autre espaule ».

Ces acceptions sont propres à Rabelais, tandis que le mot a un sens tout différent « troubler, ennuyer » (3). Cette dernière acception répond stvAt a\x \.o\x\o\xsdi^xn. cornifustibulat , troublé, affligé, malade de fascherie » (Doujat, i638), encore vivace en Languedoc (4).

Ce terme burlesque, que Rabelais a sans doute entendu à Toulouse, ne lui appartient donc pas en propre, mais il l'a interprété à sa façon (chose qui lui arrive souvent), en y voyant un composé de corne, fistule et tabule, d'où le sens labelaisien, parfaitement étranger au terme méridional, de « faire entrer péniblement ». L'élément final du toulousain cornifustibula, qui existe aussi à l'état isolé (« fustibula, agacer, tracasser »), représente un ancien terme technique militaire et son acception primitive a dû être : lancer des pierres avec la fronde 2i^p&\è,t fustibalus par les Romains.

(i) Une conception analogue se lit déjà dans les Colloques d'Erasme (« Apotheosis Capnionis ») : « Procul a tergo sequebaniur aves aliquot pennis ccetera nigris... ».

(2) « Toutes mes... diaphragmes sont suspenduz et tenduz pour incornijistibtiler en la gibbesiere de mon entendement ce que dictes » (1. III, ch, XXXVI), et « La Bote fauve incornijistibiilée en la Somme angelicque » (1. II, ch. vu), ce dernier, titre d'un ouvrage de la Bibliothèque de Saint- Victor.

(3) Dans ce passage d'Henri Estienne: « Voulans descharger un peu nostre cervelle, qui est toute cornifistibuli^jée (car vous permettez d'user de ce mot pour rire), nous mettons en commun tous les mots ridicules que nous avons ouys ». — Nouveaux Dialogues, éd. Ristelhuber, t. II, p. 284.

(4) Ce sens se lit e'galement dans le Dictionnaire comique de Philibert Le Roux (1718): « Etre encornijlstibulé, pour être malade, indisposé, ne se trouver pas bien, être chagrin, mélancolique, rêveur, être cnchiffrené, enrhumé ».

LiFRELOFRES, sobriquct donné aux Allemands et aux Suisses réputés Jadis grands buveurs (i). Rabelais applique souvent le terme aux gens du commun, au vulgaire (2). Ailleurs, il joue sur le mot, en faisant allusion à philqfol, équivalent vulgaire de philosophe, sens qui lui est propre (3).

On lit pour la première fois le nom, comme sobriquet ethnique, dans la Chronique scandaleuse, sous la date du i^' oct. 146) (4), et plus tard dans les Mémoires de Claude Maton (5).

Quant à l'origine du mot, il est à remarquer que, dans l'ancienne langue, Uffre est synonyme de lippe, de même que sa forme parallèle lofre (6), d'où le sens de goinfre et de boveur. Suivant Oudin (( Un Lifrelofre, un Suisse : c'est par dérision du son de leur langue )) {Curiosite\, 1640). Mais cette explication n'est que l'écho de celle donnée par Cotgrave en 161 1 (7). On a vu que, dans le premier texte cité en note, celui de Jean de Roye, le nom s'applique aux mercenaires allemands ainsi qu'aux Suisses ; plus tard, ce surnom leur est donné indifféremment {\ts uns et les autres parlant un langage réputé alors inintelligible).

Matagraboliser, avec ces deux acceptions essentielles :

i" examiner minutieusement des choses frivoles : «... il y a dix-

(i) « Enfans, beuvez à pleins godetz... je ne suys de ces importuns Lifrelofres qui, par force, par oultraige et violence, contraignent les Lans et compaignons trinquer » (1. IV, Prol.),

(2) « ... partie du ciel que les philosophes (c'est-à-dire les astronomes appellent via lactea et les lifrelofres nomment le chemin sainct Jacques » (1. II, ch. II).

(3) Pour démontrer que la braguette est « pièce première de harnois militaire », Panurge se lance dans une dissertation, énume'rant les enveloppes que Nature a mises aux graines et semences des plantes (1. III, ch. vin) : « Par la dive oye Gucnet, s'escrie Pantagruel, depuis les dernières pluyes tu es devenu grand lifrelofre, voire dis je, philosophe ».

(4) « Et entre aultres vindrent et arrivèrent ausdiz vivres plusieurs liffreloffres Galabriens et Suisses, qui avoient telle rage de fain aux dens qu'ilz prenoient frommages sans peler et mordoient à mesmes, et puis buvoient de grans et merveilleus traiz en beaux pos de terre ». Journal de Jean de Roye, dit Chronique scandaleuse, éd. de Mandrot, 1894, t. I, p. 123. Les Galabriens, dont il est question, sont des aventuriers allemands de l'armée du duc de Galabre.

(5) Ed. Bourquelot, t. I, p. 295 : « Les soldats du camp dudit seigneur ne demandoient qu'à frapper dessus les liflofcs de reistres ».

(6) Gelui-ci encore vivace dans le morvandeau, d'où : lofré, lippu, goinfre ; un grand lofré, un avale -tout (de Ghambure).

(7) i< Lifrelofre, a hufî-snuff, swag bcllic, puff-bag. A word coined in dérision of the Germans and Swissers ».

huyt Jours que je suis à maîagraboliser ceste belle harangue », dit ' maître Janotus de Bragmardo (1. I, ch. xix).

2° par suite, fatiguer son cerveau : « Je me sens tout matagrabolisé en mon esprit », s'écrie Panurge abasourdi des propos de Her Trippa (1. m, ch. xxvi), et « restions tous pensifz, matagrabolisé^, sesoltiez et faschez » (1. IV, ch. xliii).

Ce verbe est tiré du grec yiuraio!;^ vain, frivole, et du dérivé de grabeler, examiner attentivement. Rabelais emploie quatre fois ce verbe de son invention (i), dont il a ùrt matagrabolisme, vain dogmatisme, appliqué à l'Eglise romaine (1. III, ch. xxn), et qui a fait fortune chez les disciples du pantagruélisme.

Philogroboliser, synonyme du précédent, verbe également artificiel qu'on ne lit par contre qu'une seule fois chez Rabelais : « Un jour qu'ilz estoient lous philogrobolise:^ du cerveau » (1. II, ch. x). Il s'applique aux cerveaux creux qui aiment (ytXo;) à grabeler et qui finissent par s'étourdir de leur propres chimères.

SuPERCOQUELiCANTiQuÉ, magnifié, glorifié, terme qui figure sur le titre d'un des ouvrages de la Bibliothèque de Saint- Victor. Son acception proprement dite est : qui surpasse le coq {coquelin) en chantant. La forme parallèle supercoquelicantieux, superbe, magnifique, est une des épithètes donnée au fou (1. III, ch. xxxvii).

Dans une facétie du xvi° siècle, « le Sermon joyeux de la vie sainct Ongnon », on lit un composé analogue, qui exprime le même degré superlatif:

Droict au tiers feuillet du psaultier Trouverez en escript : Credo In sufcrlycoustiquancio Créature ongnonaris (2).

La plupart de ces termes ont joui d'une faveur spéciale, ayant été adoptés par nombre d'écrivains depuis le xvi' siècle jusqu'à nos jours (3).

Le nombre des mots forgés par Rabelais est considérable (4) ; mais ce qui donne un cachet à part à son lexique, ce ne sont pas ces créations isolées, mais l'ensemble des multiples courants

(i) Certaines éditions de Rabelais donnent la leçon fautive metagraboliscr qui a passé dans Cotgrave et qu'on lit encore dans Lacurne.

(2) Montaiglon, i^ecj/ej/, t. I, p. 204.

(3) Voy. Appendice C : Vocsbles rabelaisiens.

(4) Nous faisons ici abstraction de son vocabulaire erotique, qui compte plusieurs termes forgés déjà analysés (tels que : bubajaller, frctinf retailler, rataconicider, etc.) ainsi que des noms réels burlesquement déformés, tels, par exemple, Her Trippa pour Corneille Agrippa, ou Rondibilis, pour Rondelet.

404 ÉLÉMENTS LMAGINATIFS

de son époque : le latin des rhétoriqueurs, le grec et l'italien de la Renaissance, le moyen français et surtout les nombreux patois au sud de la Loire. Le génie de l'écrivain a su fondre tous ces divers contingents en un langage unique susceptible de s'élever au:i plus hauts sommets de la pensée, mais aussi de descendre dans les bas-fonds où grouillent les foules.

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