Mots démesurés
Geoffroy Tory, par son Champfleunj, nous a éclairés à plusieurs reprises sur les travers linguistiques de son temps. Le même grammairien nous servira de commentateur pour caractériser ces « mots estendus plus longs que une pique », dont il parle dans un autre de ces ouvrages (i). Il y cite comme exemple latin un certain Hermès, « qui mettoit tant sa félicité à escripre en motz longz et exquis, qu'il en fust gaudy et batu de son baston, quant ung autre ingénieux homme composa contre luy en motz affectez et longz d'une brasse de syllabes ce distique qui s'ensuit :
Gaudet honorificabilitudinitatibus Hermès, Consuctudinibus, soUicitudinibus.
Ce terme m)n3trueux qu'on lit chez Dante et Shakespeare (2), rappelle son pen lant de la Chresme philosophalle « des questions encyclopédiques de Pantagruel, lesquelles seront disputées sof'bonicoiijîcabiUtudinissernent es escoles de Décret, près saint Denys de la Chartre à Paris ».
Rabelais n'a pas reculé devant de pareils monstres.
La Bibliothèque de Sai.it-Victor mentionne, parmi les auteurs, Rostocostojanibe.d ines^id (« Côte-r5tie-jambe-d'ànesse ») et, parmi les ouvrages, le traité ayant pour titre AtiliperLcatametanaparheugedamphicribrationes mendicantLum{}) , composé (sui-
{i) La Table de l'ancien philosophe Cebes..., avec trente dialogues moraulx de Lucien, Paris, iSig, p, 3. Voy. ce passage cité tout au long dans les Etudes sur Rabelais par Thuasne et, tout récemment, par A. I.efranc {Rcv. du XVP s., t. VIII, p. i^7-i38).
(2) Dante, dans son De vul^ari Eloqucntia, et Shakespeare, dans les Peines d'amour perdues, où on lit ces paroles du clown Costard (acte V, se. i) : « I marvel thy master hath not eatcn thee for a word ; for thou art not so long as honorificabilitudinitatibus... ».
(3) Variante, merdicantiunt. Cf. 1. II, ch. xv : « Je vous vculx dire (nous en allant pour souper) un bel exemple que met Frater Lubinus, libro de compotationibus mendicantium ».
vant Johanneau) des prépositions grecques, anti^ p^ri, kata^ ana, para [heuge], d'amphi et du latin cribrationes, c'est-à-dire et à peu près : Les innombrables trous qu'on voit [aux habits ou aux besaces] des mendiants.
Dans le Prologue de l'Auteur, au Quart Hure, la coingnée, prise au sens libre, est ainsi définie: « Geste diction signifie (au moins jadis signifioit) la femelle bien à poinct et souvent ginibretilletolletée ». Panurge se sert du synonyme sacsacbesevezinemasser (1. IV, ch. v), dont nous avons déjà relevé les éléments constitutifs (i).
Le chapitre xv du Quart livre (« Comment par les Chicquanous sont renouvelées les anticques coustumes des fiansailles ») est particulièrement riche en pareils sesquipedalia verba. Les plaintes burlesques des gens du seigneur de Basché, qui geignent sous les coups qu'ils ont reçus de l'huissier, y sont rendues par
... des mots longs d'une toise, De grands mots qui tiendroient d'ici jusqu'à Pontoise.
Loyre se plaignoit de ce que le record... luy avoit donné si grand coup de poing sus l'aultre coubte qu'il en estoit devenu tout esperriiquanclu:{elubelou\erilelu du talon.
On y discerne le gascon esperruca, meurtrir, déhancher, le limousin clanc, boiteux, et le terme du jeu de paume belouse, creux pour recevoir les balles.
Mais, disoit Trudon, cachant l'œil gauche avec son mouchoir..., il ne leur a suffi m'avoir ainsi lourdement morrambou:{eve\engou\equoquemorguatasacbacgueve:^inemaffressé mon pauvre œil.
Voici les éléments constitutifs, anciens ou dialectaux, de ce phénomène lexicologique : moarre, museau, visage — einbousé,, enduit de bouse — vese, cornemuse (au sens de « mufle »?) — engouzé, synonyme probable d'embou^é, — coque, cogné — morguata, répondant au languedocien mourgat, nargué — les synonymes sac et bague — vesine, même sens que ve^e — m'a fressé, forme patoise pour m'a froissé.
Un des escuyers, dopant et boytant,... s'adressa au record... et luy dist... : Ne vous suffisoit nous avoir di\ns'\niorcrocassebe:{asseveiassegrigueliguoscopapo-pondrillé tous les membres supérieurs sans nous
(i) Voy. ci-dessus, t. II, p. 3ii.
donner telz morderegrippipiotabirofreluchamhiirelucoquelurîntimpanemens sus les grefves ?
Cette fois la fantaisie pure l'emporte, et des éléments réels (embarelucoquer, fanfreluche, mort, besace, spopondrille, timpanement) ou probables {cocasser (i), vexasse, gripper, tabour) sont accouplés à des vocables purement imaginatifs, à des sons dépourvus de sens.
Pour forger de pareilles monstruosités verbales de douze, de vingt, de vingt-cinq syllabes, la langue réelle ne suffisait plus. Rabelais a eu recours au langage factice dont il avait donné ailleurs de nombreux échantillons. Replacés dans leur cadre, ces composés sont d'un effet irrésistible et rappellent, par leur rôle comique, les créations analogues d'Aristophane (2).
(i) Cf. plus bas: « Le maistre d'hostel tenoit son bras gauche en escharpe, comme tout morquaquoquassé ».
(2) Voy. Rev. Et. Rab., t. VII, p. 255. — Le Moyen de parvenir, ch. xcix, renferme ce composé extraordinaire : « S'il est vray ce que je dis et ce que ce bon pseudoevangcliquolipapistoranabaptistiogiesuitanorbiterondepuritain a pratiqué... ».