‹ La langue de Rabelais (volume 2)Chapitre 194 sur 254 · I. — Rébus · texte numérisé non relu

I. — Rébus

Le terme n'est pas attesté avant le xvi* siècle, et Geoffroy Tory, qui, dans son Champfleury (fol. xlii v°), nous donne plusieurs exemples de « beaulx et bons Rébus », le définit ainsi: « Les Devises qui ne sont faictes par lettres significatives, sont faictes d'images qui signifient la fantaisie de son Autheur, et cela est appelé aujourd'huy Rébus ».

Ce Jeu de l'imagination reposant sur l'homonymie, en prend le nom chez Rabelais (à côté de rébus). Il en donne plusieurs exemples et se livre, à propos des couleurs et de la livrée de Gargantua (l. 1, ch. ix),à une critique en règle du Blason des couleurs — « ce livre trepelu qui se vend par les bisouars et les porteballes » — et de sesYébus ineptes.

Ce livre de colportage, dont le plus ancien manuscrit remonte à 1434, a joui d'une grande célébrité au xv^ siècle. La première partie, écrite par le héraut Sicille, est intitulée : « De la manière de blasonner les couleurs en armoiries ».

C'est un mélange bizarre d'ignorance et de pédantisme, consistant en passages médiocrement traduits de Pline, de la Bible, d'Isidore de Séville. Il mérite pleinement les railleries de Rabelais: « Qui vous dict que blanc signifie foy et bleu fermeté? Un, dictes vous, livre trepelu qui se vend par les bisouars et

porte balles, au tiltre : Le Blason des couleurs. Qui Ta faict ? Quiconques il soit, en ce a esté prudent qu'il n'y a poinct mis son nom. Mais, au reste, Je ne sçay quoy premier en luy je doibve admirer, ou son oultrecuidance, ou sa besterie... ».

Cette dernière critique se rapporte à la seconde partie, anonyme, ayant pour titre : « De la manière de blasonner toutes couleurs sans armoiries, pour apprendre à faire livrées, devises et leur blason ». On y apprend que le blanc (l'argent, en blason) représente « en l'Escripture saincte la clarté de vérité de la saincte foy Catholique », et le bleu (azur, en blason), « par sa clarté, pureté et fermeté, enseigne le treschrestien à la vertu de force, purité de pensée et conservation d'icelle » (i).

Voici maintenant les passages correspondants de Rabelais :

En pareille ténèbres sont comprins ces glorieux de Court et transporteurs de noms, lesquelz, voulans en leurs divises signifier espoir, font protrairc une sphère, des pennes d'oiseaulx pour poines, de Vancholie pour melancholie, la lune biscorne pour vivre en croissant^ un banc rompu pour bancques roupies, non et un halcret, pour non durhabit, un lict sans ciel pour un licencié. Qui sont homonymies tant fades, tant rusticques et barbares, que l'on doibvroit attacher une queue de renard au collet et faire un masque d'une bouze de vache à un chascun d'iceulx qui en vouldroient dorénavant user en France après la restitution des bonnes Lettres.

Par mesmes raisons (si raisons les doibz nommer et non resveries) fcrois je peindre un penier, dénotant qu'on me faict pener ; et un pot à muustarde, que c'est mon cœur à moult tarde ; et un pot à pisser, c'est un officiai; et le fond de mes chausses, c'est un vaisseau de pet\ ; et ma braguette, c'est la greffe des arrest:{, et un estron de chien, c'est un tronc de céans, où gist l'amour de ma mye.

Quelques éclaircissements, phonétiques et sémantiques, sont nécessaires pour comprendre ces homonymies.

r Sous le rapport de la prononciation :

Espoirs (2) et peine avaient déjà abouti à espère (d'où l'équivoque avec l'anc. fr. espère, sphère) et k peine, homonyme de penne, plume d'oiseau.

(i) Le Blason des couleurs en armes, livrées et devises, par Sicille, Hérault d'Alphonse V, roi dArragon, public et annote par Ilippolyte Cocheris, Paris, 1860 (Trésor des pièces rares et inédites), p. 23 et 40.

Voy., à ce sujet, l'article que M. Mazière-Mauléon a publié sous le titre « Rabelais héraldistc » dans le tome XXI de la Revue héraldique.

(2/ Cf. 1. II, ch. XXVII : « Cil qui par foy en Luy espoire >>.

Penier, pour panier (i), est un provincialisme (encore aujourd'hui dans l'Anjou et ailleurs) ou un parisianisme, noté comme tel en 175 1 par le grammairien Villecomte (voy. Thurot) : « On dit bien mal à propos à Paris peinier pour panier ».

Chien sonnait également en moyen- français cien (aujourd'hui dans le Morvan), par exemple dans la Passion d'Arras (éd. Richard) :

7817. Le pain des fils point n'appartient

A gens comme dois de le prendre...

d'où l'équivoque avec céans : « Nous disions anciennement dans, et les Picards parlent encore aujourd'hui de la sorte » (Ménage, v° céans).

2* Sous le rapport du sens :

Durhabit, équivoque entre dur habit et le latin durabit, c'està-dire, en omettant la négation, d'une part et de l'autre, un halcret, ou une cuirasse, vêtement dur et durable (2).

Officiai est, jusqu'au xviii^ siècle, synonyme cVurinal (3), et en même temps l'ancien nom de l'officier, mauvais jeu de mots analogue à pet (pour paix (4), en opposition avec « vaisseau de guerre ».

Ce langage figuré était alors très en faveur, et Rabelais s'en moque à plusieurs reprises. C'est ainsi que Frère Jean, exposant la cabale monastique en matière de bœuf salé, remarque (1. III, ch. xv) : « Les bons pères de religion... dévotement se transportoient en la sainte chapelle, ainsi estoit en leur rébus nommée la cuisine claustrale ». Dans la Pantagruéline Prognostication (ch. v), il est question des « poètes, escorcheurs de latin, faiseurs de rébus » ; et, parmi les innombrables variétés de fous (1. III, ch. xxxviii), figure aussi \in fol de rébus.

Les rébus de Picardie étaient alors tout particulièrement en

(i) Cf. 1. I, ch. XXI : « Gargantua alloit à l'église et luy portoit on dedans un grand penier un gros bréviaire »,

(2) Cette plaisanterie se lit déjà dans une lettre de Robert Gaguin, datée de Paris 17 mars i4.y4{Epistolœ, éd. Thuasne, t. I, p. 282) : 0 Si lorica france interpretabimur, durum habitum signât, id est, ut vulgus loquitur, dur habit, quas latine accepta, non durabit significat ». Elle a été reprise par le Moyen de parvenir.

(3) Ce dernier figure dans l'éd. de Dolet (1542). Cf. 1. I, ch. xxi . « Pissant donc plein ojficial, s'asseioit à table «.

(4) Cf. sonnet, au sens de « per » (!. IV, ch. xlii), plaisaraerie qu'on lit déjà dans les Cent Nouvelles nouvelles in" xi).

4 1 o ELEMENTS IMAGINATIFS

réputation. Tabouret leur consacre le deuxième chapitre de ses Bigarrures (1572), où il explique que ce surnom de Picardie leur a été donné « à raison de ce que les Picards, sur tous les François, s'en sont infiniment plus et délectez )).Marot en donne cet échantillon dans sa deuxième Epitre du coq-à-l*âne :

Une estrille, une faulx, un veau, C'est à dire : estrille Fauveau, En bon rébus de Picardie (i) ;

et Rabelais met le même calembour dans la bouche des habitants de l'île des Alliances (1. IV, ch. ix) qui parlent en rébus.

Tabourot, en dissertant sur le sujet, emprunte à notre auteur ses réflexions et ses exemples, « dont les vieux courtisans faisoient parade selon que tesmoigne Rabelais, l. I, ch. ix, qui s'en moque plaisamment ».

Dans ses « Couronnels François », Brantôme mentionne ce genre de rébus, à propos de M. de Tayz, « premier couronne 1 gênerai des bandes françoises » (2).

Un dernier exemple de rébus chez Rabelais (1. 11, ch, xxiv). Pantagruel reçoit à Honfleur une lettre sans aucune écriture tracée et contenant un anneau d'or ; en reconnaissant que le diamant de la bague est faux et en se faisant expliquer les deux mots hébreux — lama hasahthani — gravés en dedans, Panurge démêle que la dame a voulu dire : « Dy, amant faulx, pourquoy m'as tu laissée ? »

Le texte de Mathieu porte (ch. xxvii, v. 46): « Eli, Eli, lama sabactfiani », Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu aban-

(i) Voy., dans l'éd. Guiftrey, t. III, p. 363 à 367 et 721.

(2) Cf. Œuvres, t. VI, p. 2 : « Ce fut une dame de la Court qui le poussa et advança, qui l'aimoit fort ; et pour ce elle en portoit une devise, ou plus tost un rébus de Picardie, qu'estoit des tays d'un pot ou d'une buye cassez, car telles pièces en vieux françois s'appelloient des tays » [c'est-à-dire tcts ou tessons].

Ailleurs, le même historien mentionne un détail analogue (t. III, p. 34G) : « Ceux de la ville d'Arras en Artois ont esté de grans causeurs de tout temps, et les appelloit on hauguineurs, et font des rencontres qu'on appelle des rebuj d'Arras. M. le connestable [Anne de Montmorency], estant retourné à la (]ourt, ils representarent un asnc qui avoit un mors de bride tout à contre rebours, et l'on disoit : « Et qui a mis mon mors ainsy ? (pour IMontmorency). L'autre qui venoit après et qui touchoit l'asne, responJoit : Hary, Mary! » Equivoque: cri de l'anier et allusion au nom d'Henri II qui rappela le connétable.

donné ? Cette fornnule hébraïque est souvent répétée et commentée dans les Mystères, par exemple dans la Passion de Semur :

7703. Père, je rendz m'ame en tes mains, Hely^ Hely, lama -^abathanay, Hoc est; Deus meus, Deus meus, Utquid me derelinquisti?

Cet exemple, comme bien d'autres, n'appartient pas à Rabelais. Il l'a tiré du conteur napolitain Masuccio (1476), comme l'avait constaté Le Duchat longtemps avant la critique italienne de nos jours (i).

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