‹ La langue de Rabelais (volume 2)Chapitre 195 sur 254 · II. — Équivoques · texte numérisé non relu

II. — Équivoques

C'est ce qu'on appelle depuis le xviii^ siècle des calembours, c'est-à-dire des Jeux de mots reposant sur l'homophonie. Rabelais en a emprunté quelques-uns, et des plus détestables, aux poètes rhétoriqueurs, et tout particulièrement à Guillaume Crétin. C'est à lui qu'il est redevable de ces deux exemples : « La couleur, respondit Panurge, est aspre aux poU, à propos... » (1. III, ch. vu) (2) et « Appelez vous celayea de jeunesse. Par Dieu,yeM n'est ce » (1. IV, ch. xv) (3).

L'équivoque de Bacchus avec bas culs (1. II, ch. xxvii), répétée aussi par Marot, se lit déjà dans 1' « Invitatoyre bachique » citée ci-dessus :

Quoniam le grand Dieu Bachiis Qui fait heurte à ses bas eus...

Ceux qui appartiennent en propre à notre auteur ne sont pas de meilleur aloi : « Le grand Dieu fît les planètes, et nous faisons les plats nets » (1. I, ch. v), et « les petits grimaulx ap-

(i) Cf. Le Duchat, dans son commentaire sur le passage correspondant de Rabelais : « Cette application profane du Lama sabachtani est proprement du génie i<talien, et c'est de la 41® nouvelle de Masuccio Salernitano que Rabelais l'a tirée >>. Voy., à ce sujet, une notice de Toldo dans la Revue de l'histoire littéraire de la France, t. XI, 1904, p. 467-

(2) Plaisanterie courante, car on la lit dans VEsperon de discipline (i532), puvrage didactique du Frère Antoine du Saix. Parmi les préceptes d'hygiène figure la défense d'être trop aspre aux pot^. Voy. Rev. Et. Rab., t. IX, p. 233.

(3) Crétin, Poésies, éd. 1723, p. 109 et 218,

pellent les flammans en grammaire jambus » (1. II, ch. i), allusion à la fois au terme correspondant de la grammaire latine et au sens propre du mot, à savoir « pourvu de grandes jambes », comme sont les flammants.

Et plus loin l'équivoque sur le double sens de haut bois, instrument et haute futaie (1. III, ch. ii) : « En abatant les gros arbres... jouant des liaulx boys... », c'est-à-dire en abattant les hautes futaies, plaisanterie reprise par Guill. Bouchet.

Rabelais joue souvent sur le nom du pape (i). Ailleurs, il équivoque sur le nom des Suisses (2), plaisanterie mentionnée par Joachim du Bellay, dans son cxxvii^ sonnet :

Hz boivent nuict et jour en Bretons et Snysses, Hz sont gras et refaits et mangent plus que trois : Voilà les compagnons et correcteurs des Rois, Que le bon Rabelais a surnommés Saulcisses (3).

Parfois une variante dialectale se trouve à la base de l'équivoque (1. I, ch. xviii): « Maistre Janoîus... se transporta au logis de Gargantua, touchant devant soy troys vedeaulx (4) à rouge muzeau... ». Ou encore lorsque Bibaroys, forme gasconne de Vivarais, est interprété comme pays des buveurs (5).

Rappelons la remarque que Tabourot fait à ce propos {Bigarrures, ch. vu) : « Les Gascons ont aussi ce vice qu'au lieu d'un V, ils prononcent un B ; dont du Bellay a fait un vers qui conclut ainsi :

Namque haud Vascones norunt vivere, sed bibere...

ce que Bouchet {Serées, t. 111, p. 113) cite sous une autre

(i) « Je te voirray quelque jours pape... lors vous serez papillon [c'est à-dire petit, pape], et ce gentil papegitay sera un papelart tout fait » (1. I, ch. XII). — Gringore donne le nom de papillons aux partisans du pape, aux ultramontains it, I, p. 234).

(2) « Les Soiiisses, peuple maintenant hardy et belliqueux, que sçavons nous si jadis estoient Saulcisses ? » (1. IV, ch. xxxix).

(3) Cette équivoque facétieuse paraît antérieure. On la lit dans une ancienne facétie « La Résurrection de Jenin Landore » (Ane. Théâtre, t. II, p. 25).

(4) Proprement « veaux » (pour « bedeaux ») : en languedocien, rcdel est le nom du veau.

(5) « Souldain que Gargantua fut né... à haulte voix s'escrioit : A boire, à boire, à boire, comme invitant tout le monde à boire, si bien qu'il fut ouy de tout le pays de Bcusse et de Bibaroys » (1. I, ch. vi).

forme : « Le Gascon mettant au lieu de l'U, le B, comme il fait quand il dit : Nil est aliad oioere quani bihere ».

D'autres équivoques étaient probablement déjà devenues des plaisanteries courantes, telles serrargent pour sergent (1. \\ ch. XI et xv), « pource que, dit Tabourot (p. 89), que un sergent serre volontiers ce qu'il reçoit » (i).

Ou bien JanspiW hommes (1. IV, Prol. de l'Auteur), pour gentilshommes, ce que Tabourot explique ainsi : « Gentilshommes, quasi hommes gentils sur les autres ; mais aujourd'hui, depuis que chaque canaille les contrefait, on dit des genspillehommes ».

Claude Haton, dans ses Mémoires (1553-1582), se sert fréquemment de gens-pille-homnies pour désigner les seigneurs pillards et dévastateurs de son temps (2), et Claude Fauchet en donne l'explication (:;).

Tout un chapitre du Quart livre, l'île des Alliances (ch. ix), roule sur de pareilles équivoques : les noms que portent les maris et les femmes du pays forment toute une série de calembours ou de rapprochements facétieux.

Rabelais cumule parfois ces calembours dans une seule et même phrase, ce qui la rend inextricable. C'est le cas de falot que nous avons déjà relevé (4). L'exemple qui suit, tiré du Prologue du Pantagruel, vise un curieux travers social du temps : « J'en parle comme un gaillard onocrotale (5), voyre dy je crotenotaire des martyrs amans et crocquenotaire de amours ».

Ce sont là des jeux de mots sur les protonotaires de la chan-

(i) Cf. Odde de Triors, Singularité^ de la langue Toulousaine, iS'/S (éd. Noulet, p. 84) : « 11 n'a guiefe d'argent, bien qu'il en demande tousjours selon l'équivoque qui est sur le nom de son office de Sergent, lequel vaut tant à dire comme : ça, argent! ... ».

(2) Voy. l'introduction de Bourquelot, Paris, iSSy, p. xlii.

(3) « Les tailles levées sur les villageois sembloient estre à la foule des seigneurs de marque à qui les grands villages, les bonnes fermes et mestairies appartenoienc... le peuple armé et agaerry ne seroit si aisément foulé par le tiran Gens-pille homme, qui ne pourroit tant librement que de coustume prendre le poulet, le chapon, mouton et bœuf, et quelquefois la servante, la fille ou la femme de son subjet devenu francarcher, celle de son frère ou cousin, armez en mesme village que les Nobles ». — Fauchet, Œuvres, Paris, 1610, p. 527.

(4) Voy. ci-dessus, t. II, p 201-292.

(5) Nom gréco-romain du cormoran. Cf. 1, I. ch. viii : « un onocrotale du pays de Hircanic ».

cellerie romaine, réputés au xvi' siècle pour leur vie galante et leurs occupations frivoles.

Brantôme, en parlant de M. de l'Escun qu'on appelait « prothenotaire de Fois », ajoute ces détails qui sont comme le commentaire du jeu de mots rabelaisien (t. III, p. 47) : « C'estoit un lettré qui n'avoit pas beaucoup de lettres, comme estoit la coustume de ce temps-là des prothenctaires, et mesmes de ceux de bonne maison, de n'estre gueres sçavants, mais de se donner du bon temps, d'aller à la chasse, de jouer, de se pourmener, faire l'amour... » (i).

Un dernier jeu de mots : «... à la venue de Panurge dist Pantagruel : Voyez cy nostre songeur... Adoncques, dist Panurge, fea suys bien die2 Guillot le songeur. J'ay songé tant et plus, mais je n'y entends note » (1. III, ch. xiv).

Cette périphrase du verbe songer — , remplacé par être [logé] che^ Guillot le songeur — est un des procédés habituels à l'esprit populaire. 11 est superflu d'y voir des souvenirs littéraires (2). On dit Guillot tout simplement, parce que le nom est des plus banals et Rabelais en fait plusieurs fois mention (3). Ce genre de tournure est familier aux gens du commun.

Ils disent de même : « Nous sommes logés ches Jean Tenons. C'est une allusion à fen, que le vulgaire met pour nous en, c'est-à-dire : Nous sommes pris ou attrapés ». Oudin, auq.uel nous empruntons cet exemple, en cite plusieurs autres dans ses Curiosités (1640).

Quant à notre locution, nous n'en avons pas trouvé trace antérieurement à Rabelais ; mais elle est très commune après lui (4).

(i) Ces protonotaires, comme poètes amateurs, sont déjà cités des i532 par Antoine du Saix dans un passage de son Esferon de discipline. Voy. Rcv. Et. Rab., t. IX, p. 450-451.

(2) I-'r.-Miche!, Etudes sur VArgot^ p. 18 : « Suivant toute apparence, Guillot le Songeur est le fils ou le petit-fils du chevalier Guilian le Pensif, l'un des personnages du roman d'Amadis ». Cette explication avait déjà été donnée par de Brieux (dans Ménage), d'où elle a passé dans le Livre des Proverbes de Le Roux de Lincy (t. II, p. 4).

(3) (]f. 1. I, ch. V : « Hume, Guillot^ encores y en a il on pot », et 1. IV, ch. 1,1 : « ... cabaret de Guillot, en Amiens ».

(4) Il suffira d'alléguer ces exemples du xvi» siècle :

« Je fiz en ceste sorte tournoyer la ville au marcquis en trois ou quatre endroitz, lequel estoit logé che:{ Guillot le Songeur », — Monluc, Commentaires, éd de Kuble, t. Il, p. 54.

« Le pont rompu, monsieur l'Admirai reste quatre ou cinq jours ne

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