‹ La langue de Rabelais (volume 2)Chapitre 2 sur 254 · IL A ÉTÉ TIRÉ A PART · texte numérisé non relu

IL A ÉTÉ TIRÉ A PART

cent vingt-cinq exemplaires sur papier pur fil Lafuma numérotés à la presse.

Rabelais est un des créateurs de la prose française. Avant l'apparition de Gargantua et de Pantagruel, vers 15^3, aucun chef-d'œuvre n'avait encore illustré la langue : la version de V Institution de Calvin remonte à 1541, et les Essais de Montaigne touchent à la fin du siècle.

Toutes les réformes linguistiques préconisées par la Pléiade se trouvent virtuellement dans son roman, qui offre l'exemple et le modèle de toutes les innovations du lexique. Et avec quel bonheur !

Ronsard et d'Aubigné, par exemple, usent souvent de mots grecs, mais aucun n'a pris racine, alors que les héllénismes rabelaisiens ont pour la plupart passé dans la langue. De même pour les italianismes. Ceux de Rabelais ont survécu, témoignant ainsi de leur nécessité et légitimité.

Rabelais a puisé dans tous les domaines pour enrichir son lexique, véritable océan où se sont déversés les courants du passé et d'où dérivent ceux de l'avenir. Son horizon linguistique est illimité, sa richesse verbale inépuisable et lorsqu'on croit en avoir exploré tous les abords, on finit toujours par découvrir quelque îlot nouveau, quelque trésor insoupçonné.

Sa mémoire du passé et son expérience de la vie lui ont permis de puiser à la fois dans le temps et dans l'espace.

Il a ainsi cueilli une moisson verbale si abondante et si variée qu'elle n'a jamais été égalée. Si nous passons de son vocabulaire proprement dit à sa lexicologie, à son trésor expressif, à ses tours de pensée, à ses comparaisons pittoresques, la

même admiration, peut-être à un degré supérieur, s'impose à nous.

Cette diversité expressive et colorée de sa pensée reflète tout un monde. Ce n'est pas là une collection de vocables inertes, mais chacun de ses mots vit et s'agite, car il a été puisé aux sources même de la vie.

Sainte-Beuve fait remarquer à propos de la nouvelle éducation de Gargantua {Lundis, t. III, p. 9) : « Dans la description des divers exercices, manège, chasse, lutte, natation, Rabelais s'amuse: ces tours de force de maître Gymnaste deviennent, sous sa plume, des tours de force de la langue. La prose française fait là aussi sa gymnastique, et le style s'y montre prodigieux pour l'abondance, la liberté, la souplesse, la propriété à la fois et la verve. Jamais la langue, Jusque-là, ne s'était trouvée à pareille fête ».

En effet, la vie y déborde par tous les sens. Chez aucun auteur, la langue écrite ne s'est confondue à tel point avec la langue parlée; chez aucun, le dialogue n'a été aussi fréquemment employé, les tournures aussi animées et vivantes. Ses prologues mêmes sont de merveilleux dialogues avec le lecteur. j" Ce qui frappe, en feuilletant le roman, c'est le grand nombre 1 d'idiomes qu'on y rencontre. Des commentateurs enthousiastes \ ont fait de Rabelais le plus grand polyglotte de la Renais- I sance.

L II faut en rabattre. Cette polyglottie n'est qu'un pur artifice littéraire. Notre auteur ne connaissait en réalité que les langues classiques et l'italien. Il n'avait de l'hébreu qu'une teinture assez superficielle et ignorait, comme son siècle, l'arabe et l'espagnol, ainsi que les idiomes dont on rencontre çà et là des exemples dans son livre.

Il possédait, par contre et à un degré incomparable, sa langue maternelle. 11 la connaissait profondément, dans ses variétés historiques et locales, dans ses nuances sociales et professionnelles. Rien n'a échappé à sa virtuosité verbale, jusqu'aux cris des animaux et des enfants, jusqu'aux bruits, jusqu'aux sons. Tout se reflète dans son lexique, le plus vaste et le plus universel qu'on connaisse.

Rabelais est le plus grand forgeron du verbe, véritable créateur de formes et de sens qui ont fait fortune. La partie purement Imaginative de son lexique porte la même vitalité que les vocables de la langue réelle qu'il enrichit et féconde.

Aucun écrivain, ancien ou moderne, ne saurait lui être comparé. Son lexique reste un phénomène extraordinaire et unique dans l'histoire de la langue. Comme son esprit, c'est « un puys et abysme de encyclopédie ». Sciences, arts et métiers, traditions populaires, les bas instincts comme les aspirations les plus élevées, y trouvent leur expression, et la plupart du temps une expression qui est restée.

Toutes les époques, toutes les provinces, toutes les classes sociales y parlent leurs langues, leurs dialectes, leurs patois. Le jargon des malfaiteurs même s'y fait jour, à côté des parlers conventionnels ou purement factices. Pour désigner l'hypocrite, Rabelais dispose de tout un vocabulaire métaphorique, où le faux dévot et le moine (les deux se confondent) sont envisagés sous les aspects les plus variés. La beuverie y est assez abondamment pourvue pour abreuver les poètes bachiques de tous les temps.

De là aussi la couleur locale qui ajoute à la vie. La soldatesque y revit avec ses travers, ses tics, son langage. Nous assistons à ses ripailles, nous entendons ses jurons et ses vocables de terroir.

En un mot, universalité, vie débordante, réalisme et pittoresque — voilà ce qui caractérise ce vocabulaire rabelaisien, dans les profondeurs duquel nous essayerons maintenant de pénétrer, en l'envisageant sous le triple rapport : linguistique, psychologique et Imaginatif (i).

(i) Les particularités orthoépiques et graphiques, en tant que reflets des habitudes locales ou des courants linguistiques, seront relevées au fur et à mesure. Quant aux généralités d'ordre morphologique et syntaxique, elles se confondent avec celles des écrivains du temps. II suffira de renvoyer aux travaux spéciaux d'Arsène Darmesteter (Le Seipèine siècle), Ferd. Brunot {Histoire de la langue, t. II) et Edm. Huguet (Syntaxe de Rabelais, 1894). Cf. ce dernier, Introduction : « Si le lexique de Rabelais n'a d'analogue en aucun temps, sa syntaxe n'a rien d'étranger et d'inattendu ».

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