‹ La langue de Rabelais (volume 2)Chapitre 3 sur 254 · Livre Premier · texte numérisé non relu

Livre Premier

ÉLÉMENTS LINGUISTiqUES

La bibliothèque de l'Abbaye de Thélème renferme des ouvrages écrits « en Grec, Latin, Hebrieu. Françoys, Tuscan et Hespaignol ». Rabelais met en tête des langues anciennes le grec, qui venait d'être révélé, et, à la fin des idiomes modernes, l'espagnol, qui en fait est resté en dehors du mouvement de la Renaissance. De ces six langues il faut en retrancher deux: l'hébreu, accessible à un petit nombre de théologiens réformés, comme Calvin, et l'espagnol, encore directement inconnu au xvi^ siècle.

Quant aux morceaux polyglottes débités par Panurge à sa première rencontre avec Pantagruel, la fantaisie s'y mêle au réel et l'ensemble présente un caractère de curiosité plutôt qu'une valeur documentaire. On ne saurait prendre au sérieux le côté burlesque de cette imitation manifeste de Pathelin (i).

Comme l'auteur de cette farce immortelle, Rabelais a intercalé entre les langues réelles des idiomes factices. De même que maître Pathelin, pour duper le drapier, débite des balivernes en plusieurs patois (normand, picard, lorrain, limousin), en flamand, en bas-breton et en latin de cuisine, de même

(i) Estienne Pasquier avait déjà vu, dans la polyglottie de Panurge, un emprunt k Pathelin: « Nostre gentil Rabelais vouloit imiter Pathelin, quand, pour se donner carrière, il introduit Panurge par les sept ou huit langages divers au premier abouchement de luy avec Pantagruel, le tout en la mesme façon qu'avoit faict Pathelin avec le resveur » {Recherches, 1. VIII, ch. lix).

Panurge amuse Pantagruel par sa verve d'élocution non seulement dans les langues anciennes (hébreu, grec, latin), germaniques (haut allemand, écossais, danois, hollandais) et romanes (italien, espagnol), mais encore se sert du basque et même d'idiomes purement artificiels que Pantagruel appelle tour à tour: langage des Antipodes, langage de mon pays d'Utopie et langage Lanternois ou Patelinois, ce dernier en souvenir de la vieille farce qui l'a inspiré. Mais en ce qui touche notre sujet, cette polyglottie, réelle ou imaginaire, n'apporte aucune donnée linguistique décisive. Ce sont là des pièces et morceaux que notre auteur a reçus tout faits de quelques étudiants étrangers ou qu'il a empruntés à divers érudits de l'époque.

Remarquons que l'arabe manque à la collection, cette langue étant, vers 1530, absolument inconnue en France; par contre, le basque y figure et c'est un des plus anciens spécimens en prose qu'on possède de cet idiome étrange.

Ces morceaux polyglottes ont reçu des augmentations successives (i).

Cette kyrielle linguistique., abstraction faite de morceaux factices, comprend deux ordres de faits nettement distincts.

(i) Voy. Charles Brunet, Examen, \). 27 et suiv. L'édition princeps du Pantagruel donne un relevé de neuf idiomes (les mentions entre crochets sont des langues factices) :

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