‹ La langue de Rabelais (volume 2)Chapitre 206 sur 254 · Noms français · texte numérisé non relu

Noms français

La majorité des noms tirés du français en dérive à l'aide des procédés suivants :

1° Emploi d'épithètes :

Farouche, isle Farouche, patrie des Andouilles près de laquelle nos voyageurs rencontrent le monstrueux Physetère et où ils soutiennent un combat victorieux contre les habitants insidieux.

(i) « En mon arsenac de Tlialasse prenez équipage tel que vouldrez... Peu de jours après, Pantagruel.,, arriva au port de Tlialasse, près Sain Malo... » (1. III, ch, XLViii et xlix) et « les bourgeois et citadins de Tlialasse,.. les Thalassiens, feirent de leurs maisons force vivres et vinage apporter » (1. IV, ch. i).

(2) Nous reviendrons, avec plus de détails, sur ces appellations, dans notre travail sur l'authenticité et les éléments constitutifs de ce livre posthume.

(3) I^e suffixe hébraïque du pluriel est ici analogiquement amené par les autres noms géographiques (cf. Ganabin, Gebarin, etc.), cités cidessus.

(4) Voy, Rev. Et. Rab., t. VI, p. 289.

Papeflgues, isles des Papejîgues, de ceux qui font la figue au pape, qui s'en moquent : « Le lendemain matin rencontrasmes Visle des Pape/îgues, lesquelz jadis estoient riches et libres, et les nommoit on Guaillardets (i); pour lors estoient paouvres, malheureux et subjectz aux Papimanes... Ces paouvres et désolez Guaillardetz... furent faicts esclaves et tributaires, et leur fut imposé le nom de Papejîgues, parce que au pourtraict papal avoient faict la figue » (1. IV, ch. xlv).

Papimanes, isles des Papimanes, des bienheureux adorateurs du pape, qui vivent en ravissement perpétuel de leur « Dieu en terre », le pape (2). Nos voyageurs y sont admirablement reçus, parce qu'ils ont eu le bonheur de voir VUnicque, le pape.

Sonante, isle Sonante, dont les habitants ont jadis été métamorphosés en oiseaux et qui ont encore gardé quelque chose de leur première condition. Le nom lui vient de la grande sonnerie de toutes sortes de cloches « ensemble sonantes », qu'on entend de loin en abordant dans l'île. Il s'agit probablement de la ville de Rome, bien que Montaigne dise pourtant le contraire (3).

Tapinois, isle des Tapinois, en laquelle régnait Carême-pre.nant (1. IV, ch. xxix). C'est l'île des gens qui vivent en cachette et chétivement.

2° Emploi d'abstractions, tirées surtout du langage juridique :

Alliances, isle des Alliances, dont tous les habitants forment une seule famille. La raison de cette appellation est basée sur une série de quolibets ou de termes corrélatifs — tels que père et Jîlle, maigre et marsouin, cognée et manche, etc. — portés par les maris et les femmes du pays. Ce genre de plaisanterie, probablement à la mode du temps, se prolonge outre mesure et finit par lasser l'auteur lui même : « laissans ces mal plaisans AUianciers avecques leurs nez de as de treuffle... ».

(i) C'est-à-dire assez gaillards ou dispos.

(2) « Laissant l'isle désolée des Papefigues, navigasmes par un jour en sérénité et tout plaisir, quand à nostre veue se offrit la benoiste isle des Papimanes » (1. IV, ch. xlviii).

(3j (I Nous remorquions en Italie et notamment à Rome qu'il n'y a quasi pouoini de cloches pour les services de l'église, et moins à Rome qu'en moindre village de France ». Journal de voyage de Montaigne en Italie (i58o-i58i). éd. d'Ancona, 1889, p. 235. Le savant éditeur, en relevant ces affirmations contraires, lait remarquer en note : « Fra le duc assserzioni teniamo più vera quella di Rabelais ».

GEOGRAPHIE HCTIVE 449

Cassade, isle de Cassade, ile des joueurs ou des bourdes, où l'on montre aux voyageurs une mystérieuse « flasque de sang greal » (1. V, ch. x).

Condemnation, région qui précède le guichet habité parGrippeminault (l. V, ch. xi). C'est le terme de droit qu'on lit dans la Pantagruéline Prognostication (ch. vu) : « Si maintenant on le compte aultrement, je passe condemnation », uniquement choisi pour amener le jeu de mots surpasser.

Procuration, pays des Chicanons (1. IV, ch. xii), « tout chaffouré et barbouillé », fiction également tirée du langage juridique.

Jour -sans- pain et Tropditieulx, deux régions d'où venaient les oiseaux de l'île Sonnante, les « clergaulx » (i) (I. V, ch. iv).La première appellation est claire en elle-même ; quand à la deuxième, remarquons que la leçon de Vlsle Sonante est Trop d*iceulx, celle du Manuscrit et de l'Edition de 1564, Tropditieulx (i). Cette dernière a une forme plus archaïque (anc. fr. itiel, pi. iiieux, tels) et signifie « trop de tels (enfants) ».

3° Emploi des particules :

Nargues et Zargues, deux noms d'îles (1. IV, ch. xvii), tirés des particules correspondantes (1. IV, ch. lui) : « Mais trouvez moy livres au monde... qui en puissent autant tirer; poinct, nargues, targues, vous n'en trouverez poinct (2) ».

Oultre, dont les habitants sont outrés et pètent de graisse, qu'ils font bouffer en faisant des crevés dans leur propre peau (1. V, ch. xvii). C'est, comme on le voit, une plaisanterie basée sur l'équivoque d'outre, qui signifie à la fois « au de là de » et « sac en peau de bouc ».

4" Emploi de termes concrets :

a. — Nom de chaussures ecclésiastiques :

Esclots, isle des Esclots, « lesquelz ne vivent que de souppes de merluz » (1. V, ch. xxvii). C'est l'ancien nom des souliers en bois portés spécialement par les ordres religieux et les gens du peuple (1. III, ch. xiii). Le terme est méridional, toulousain ou gascon, mais il est antérieur à Rabelais.

(i) Rappelons que tropditeulx est une des injures que les fouaciers de Lerné adressent aux bergers de Gargantua (1. I, ch. xxv).

(2) L'auteur de l'Alphabet François remarque à cet égard : « Nargues. Mot dont use le vulgaire, quand il est près de frapper le nez avec deux doigts, et nazarder, il s'escrie : nargue. Le mot de ^argue a pareille signification ».

b. — Noms d'étoffes :

Frise, isle de Frise, contrée bizarre ainsi décrite : « Au troisième jour descouvrit notre pillot une isle, belle et délicieuse sur toutes aultres, et l'appelloit Visle de Frise, car les chemins estoient de frize ».

Satin, pais de Satin, dans l'île de Frise, séjour délicieux « auquel les arbres jamais ne perdoient fleur ne feuilles et estoient de damas et de velours figuré ; les bestes et oyseaulx estoient de tapisserie » (1. V, ch. xxx). C'est une critique spirituelle des relations mensongères et des détails merveilleux publiés par les voyageurs anciens et modernes (i). L'expression pays de Satin se trouve déjà au Quart livre (ch. viii).

Tapisserie, pais de Tapisserie, autre nom donné au pays de Satin (l, V, ch. xxxi).

c. — Termes culinaires :

Moustardois, nom burlesque du pays de la moutarde, manoir de Carême-prenant, que l'auteur appelle « dictateur de Moustardois » (1. IV, ch. xxix), nom passé au Moyen de parvenir (2).

Salmigondin (3), châtellenie située en Dipsodie dont Pantagruel fit don d'abord à Alcofribas (1. II, ch. xxxii), puis à Panurge (1. III, ch. 11), dite aussi Salmigondinois (1. III, ch. xviii, et passim). C'est proprement un terme de cuisine désignant une sorte de ragoût (1. IV, ch. lix), d'où le nom d'un des cuisiniers qui entrent dans la Truye dressée par Frère Jean (1. IV, ch. xl). Mais, déjà dans la Passion de Semur, du xv' siècle, le secundus miles porte le nom de Salmigondin.

Sallouoir, « le chasteau de Sallouoir », comme « la forteresse de Cacques », noms burlesques des domaines possédés par Carême-prenant (1. IV, ch. xxxv).

(les deux derniers noms nous conduisent à toute une série d'appellations burlesques, telles que: Chiquanourroys (4), pays des chicanoux (1. IV, cli. xvi); Dindenaroys (5), forteresse qui

(i) Voy. notre Hist. nai. Rab., p. 3o-3i.

(2) Au chapitre « Parabole » {dictateur de moustardier). Le dernier éditeur du Moyen de parvenir, Charles Royer, cite, à ce propos, la remarque du Bibliophile Jacob : « Jeu de mots sur moiitier, couvent! »

(3) L'édition princeps porte Salmigondy.

♦4) Cf. 1. IV, ch. XVI : << deux vieilles chiquanourres » (fém, de chiquanoux). Du Fail parle de " nostre pays de Chiquanois ».

(5) Dérive burlesque analogue à Pensaroys (1. IV, ch, xxvii). Le Moyen de parvenir appelle Paris Badaudois.

s'est rendue faute de munitions (1. IV, Prol. anc.) ; la mer Picrocholine (1. 1, ch. xxxiii) et la mer Entomericque (l, III, ch. xxiii), l'île Maquerelle (1. IV, ch. xxv), etc. (i).

Un dernier nom, souvent mentionné dans le roman, paraît entièrement forgé par notre auteur : c'est Myrelingues, « au delà la rivière de Loyre » (1. 111, ch. xxxviii), qui avait titre de marquisat et servait de siège au « parlement Myrelinguoys en Myrelingues » (1. III, ch. xxxvi, et passim). Rabelais en a tiré le nom d'un géant, Mirelangault, engendré par Gallehault (l. Il, ch. i), et d'un cuisinier Myrelaïujuoy, qui entre dans la Truye dressée par Frère Jean (1. IV, ch. xv). L'initiale du nom est orthographiée tantôt Myre... et tantôt Mire... (2), à l'instar de Myrehalais (et Mirebalais) de Myrevaulx (et Mirevaulx)^ etc. Ce sont ces noms propres mêmes qui ont probablement suggéré à Rabelais celui de Myrelingues (3), dont la finale rappelle celle d'Albingues (1. 111, ch. xxvii).

Cette nomenclature est, on le voit, abondante et variée. Les notions purement négatives de « Nul-endroit » ou de « Néant » y reviennent fréquemment comme pour accuser le caractère imaginatif (4) du récit. Tout en partant de la réalité, Rabelais est resté dans la fiction, et c'est là un point à retenir dans l'examen d'ensemble des Navigations de Pantagruel (5).

(1) Certains noms de lieux des éditions princeps ont subi ultérieurement des modifications facétieuses, tels : Fontarabie (1. II, ch. xvi), devenu intentionnellement Foutarabie ; l'abbaye de Fonthevrault (1. III, ch, XXXIV, éd. 1 546), transformée en abbaye de Coignaufond (en celle de i352^ etc.).

(2) L'interprétation de Le Duchat (« Myrelingues, comme qui diroit mille langues ») est purement fantaisiste.

(3) L'initiale est commune à myrelimoufie (1. I, ch. xxn) et à mirelaridaine (1. IV, ch. xvi), noms enfantins ou refrains de chansons.

(4) Dans Le Soir des Rois de Shakespeare, le bouffon cite des noms propres de peuples et d'individus imaginaires, à la manière de Rabelais (acte II, se. m) : « Vrai, tu as débité hier soir les folies les plus gracieuses, lorsque tu nous a parlé de Pigrogromitus et de Vapiens, passant réquinoxe de Queubus... ».

(5) Voy. Appendice E : Connaissances géographiques de Rabelais.

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