VOCABLES RABELAISIENS
(A PROPOS DES « Termes factices »)
Les termes spéciaux à Rabelais, comme forme ou comme sens et qui ont été popularisés grâce à son œuvre, ont joui pour la plupart d'une fortune brillante auprès des contemporains et de la postérité. Ils étaient devenus familiers au xvi" siècle et il n'est pas rare d'en rencontrer encore des traces chez les écrivains de nos Jours.
Voici un relevé de ces imitations qui est loin d'être complet : Iiicornifistibuler, faire pénétrer avec effort, inculquer péniblement, acception proprement rabelaisienne :
Il yavoitun certain personnage qui ayant incornifistibulé les sonnettes de sa gibecière braguettée un peu beaucoup et plus qu'il ne luy eut esté à désirer... — Cholières, Œuvres, éd. Jouaust, t. I, p. t22.
A la tête de ces troupes incornifistibtilées nous placerons ces beaux banquiers travaillant à remuer des millions. — Balzac, Physiologie du mariage, V° méditation.
Et les chameaucrates perdent leur temps à pistonner le populo pour lui introdiifiistibuliser (i) l'abrutissement à jet continu: l'esprit de servitude est bougrement en baisse. — E. Poucet, Almanach du Père Peinard, 1898, p. 21.
Lifrelofre, primitivement sobriquet des mercenaires alamansouabes, terme appliqué spécialement par Rabelais aux gens du menu peuple :
C'est qu'aux premiers troubles, la maison de ville de Paris donna à disncr aux Colonels et principaux Capitaines des Suisses. Auxquels à rentrée de table on servoit de l'hypocras blanc comme c'est la couetumc aux grans banquets : qu'ils trouvèrent si bon, que puis
(1) Forme nouvelle: fusion d' iiitrodii{ire) et {incorni)fiiStibuliscr. Ce même écrivain populaire se sert ailleurs de la l'orme rabelaisienne, mais avec une acception nouvelle : « Ah, sacré pétard, ça prend une tournure écornifiatibiilisanlc en Italie! » — Le Père Pciuard du 11 janvier 1891, p. I.
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après qu'on leur eut baillé du meilleur vin de Paris, et en eurent tasté, demandèrent vin papier, vin papier! et ces messieurs les Lifrelofre ne voulurent boire autre vin que du vin de papier, tant qu'on ca put trouver de blanc et clairet. — Boilchet, Serées, t. I, p. 49.
Des Messieurs... qui ont la barbe grosse, grande et roide comme celle d'un Lifrelofre. — Cholicres, Œuvres, t. II, p. 243.
... vien aveuq may luquer
De nouviaux lifrelofs (i) venus de l'autre monde(2).
Y l'y eust un lifrelof (3) qu'étet le capitaine
De ceux-là qui ont leu brais taillés (4) par lambiaux (5)..
Et de nos jours, Balzac, dans ses Contes drolatiques (t. II, p. 17).
Matagraboliser,diçrjvo[Qnà\T des bagatelles et en éprouver une lassitude cérébrale :
... tu matagrabolises
Les desseins de tes entreprinses.
(Baïf, Œuvres, t. III, p. 207)
Après que le docteur juriste y fut entré, il n'y avoit que pour lui à cracher des subtilitez si gaillardes que, quand François Aretin et le Accurse auroient esté là presens, ils eussent esté esxtasez de voir un personnage si confit en leurs conceptions, limitations, feintises, ampliations et autres gentillesses qu'ils ont matagrabolisé en leurs glossaires. — Cholières, t. I, p. i23.
Erasme se vante d'avoir fait son traité delà Louange de Folie quasi par manière d'esbat en huit jours, où il a possible plus matagrabolisé qu'Accurse en ses vieilles gloses de droit. — Tahureau. Dialogues, éd. Conscience, p. i63.
La comtesse estoit-elle incommodée de son pucelaige qui luy matagrabolisoit la cervelle?... Balzac, Contes drôlat., t. I, p. 64.
Supercoquelicantieux , au plus haut degré, qui surpasse les autres :
Quand est de moy, je ne veux point estre si affecté à telle lourderie que je n'estime d'avantage ceux qui parlent entendiblement, que ces enfonceurs de matière, qui vont quérir les choses si superliquoquenîieuscment, qui commencent dès le haut de la mitre joviale et puis
(i) Il s'agit des Polonais.
(2) David Ferrand, Muse Normande, éd. Héron, t. III, p. 68.
(3) Appliqué ici au chef des gardes suisses. La poésie est intitulée : Esmotion (c'est-à-dire émeute) parisienne.
(4) Allusion aux culottes déchiquetées des Suisses.
(5) David Ferrand, t. III, p. 173.
5o8 APPENDICES
viennent finir soubs la selle percée de Proserpine. — Tahureau, Dialogues, p. 68.
La suppenmllijïcoquentieuse feste du village de Carabani derangeaye en un petit mot, qui sera donnay à Girome Coquelivene, yeucolier estudiant à la clache de la chinquiesme, demeurant queu un orfèvre en cuir nommay Gringoire (i).
Oui, Coqs affectant des formes incongrues : Coquemares, Cauchemares, Coqs et Coquecigrues, Coiffés de cocotiers supercoquentieux , .. (2).
(Edm. Rostand, Cliantecler, acte III, se. IV')
Vostre robbe jourrée est si royalement perfumée et la couleur en est si supej'lificoquenciensement \annéG. — Balzac, Contes drôlat,, t. I, p. 36.
Parmi les écrivains qui se sont servis de ce vocabulaire rabelaisien, nous avons intentionnellement omis Marnix de Sainte- Aldegonde (i 538-1 598), le célèbre auteur du Tableau des dijj'erens de la religion^ œuvre posthume parue à Leyde en 1599. Cet immense pamphlet est tout imprégné de l'esprit rabelaisien et chaque page en porte des traces. Bornons-nous ici à citer les passages où figurent des expressions appartenant en propre à notre auteur :
Antibl'St : (( Chacun se prosterne à beaux genoux, et se frappe Vantibnst de coups de poing » (t. III, p. 200).
Badelorié: (( Nos bons vieux pères n'estoient encor de ce temps là baderoliés (sic) avec ceste triste peautraille d'imprimeurs » (t. 1, p. 367).
Bardocuculé, terme fréquent chez Marnix qui en a tiré le dérivé bardocitciilage {t.. II, p. 2)2). Citons cet exemple : « Les simples moines desecularisez, qui sont huilez, consacrez, frocqucz, tonsurez^ rasez et bardocuculle:{ » (t. II, p. 161).
CiRcu.MBiLiVAGiNATiON, temic fréquent chcz Mamix, à côté du verbe circonbilivaginer (t. II, p. 3o3). Rappelons ce passage : « Il ne peut venir à bout de ces scrupules, sans se tourneboulcr en mille circumbilivaginatious, à l'instar d'une couleuvre, qui, emportée par la cigogne, pour servir de pasture à ses petits, en vain s'efforce de s'en dcpcstrcr )) (t. I, p. 160).
(1) David Ferrand, Musc Normande, xix" partie, 1644, p. 3 19.
(2) Cf. Hcchcrclle, Dictionnaire, Paris, i85o : « Supercoquentieux (forme abrégée du rabelaisien supercoquelicantieux), magnifique, très beau : Costume supercoquentieux. Mot burlesque et pourtant fort en vogue aujourd'hui ».
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Decretaliarciie : « Vous estes des grands et miraclifiques maistres decretaliarches » (t. II, p. 304).
De;retalipotent, fréquent (i) chez iMarnix qui en a tiré decretalipotence (t. I, p. 265).
Desincornifistibuler : « Nos vénérables Docteurs régents et autres maistres pendants et graduez en l'aime Fatuité de theagogie (2), ni avant que l'on voit desincornifistibuler les chevilles de leur entendoucre » (t. III, p. 12)).
Incornifistibuler, fréquent : « Ces spéculations si penetratives pour les incornifistibuler aux ventricules de son vénérable cerveau » (t. IV, p. 100).
LiFRELOFRE, au scDS rabelaisien de (( philosophe », en l'espèce d' « alchimiste ». De là le dtr'ivt lifre lof relies, billevesées, chimères (t. II, p. 239). Ailleurs, Marnix prend le nom au sens de « buveurs très illustre», en appelant ainsi les « bonsprestres missotiers »(t, III, p. i36) : (( Messieurs les lifrelofres... s'enivrent aussi rustrement que si c'estoient le plus délicat vind'Arbois ». Enfin, Marnix applique cette épiihète aux subtilités de la scolastique (t. IV, p. 188) : « Les quiddités... ecceités... et autres démonstrations lifrelofres... ».
Liripipié: « dociGms liripipiei a (t. II, p. i33 et 226).
Ma.maialement : (( Une proposition mammalement scandaleuse, de pieuses aureilles offensives, et sentant l'infection d'heresie de trois lieues à la ronde » (t. III, p. 240).
Matagraboliser, appliqué au cerveau (t. I, p. 164) ou au a moule de nos bonnets » (t. II, p. 288), à propos du Maistre des sentences (t. IV, p. 100) : (( Ce bon maisîre docteur a esté logé en quelque cave bien creuse et profonde ou il a niatagrabolisé ces spéculations si penetratives ».
Aussi sous la forme metagraboliser (t. III, p. 66) : « Sorbonistes et C-ibalistes metagrabolisant aux plus profonds loculaments de leur cervelle ».
Supercoquelicantieux. Marnix donne ce qualificatif à une teinture mirifique (t. II, p. 401) et à un argument baroque (t. II, p. 3io).
Ce tableau nous permet d'embrasser d'un coup d'œil les termes forgés par Rabelais et leur vo^ue à travers les âges. Cette influence n'est pas restée confinée à la France seule. Grâce à l'excellente version d'Urquhart (1653 à 1693), maint vocable de cette nomenclature rabelaisienne — notamment matagraboliser — reparaît encore sous la plume des écrivains anglais modernes.
([) Voy. t. I, p. 117, 232 et ^b^ ; t. III, p. 202. (2) Faculté de théologie.