L'ECOLIER LIMOUSIN
dire, il m'est advis que vous me pissez aux aureilles. Que diable ne parlez vous droit sans aller leschoonant les friponneries du sot langage? Je pense, vous oyant, estre auprès du beau Sainct Jean racontant comme il fut à la chasse : Nous apperceusmes le lepore qui s'estoit manifesté; mais pour ce qu'il se réintégra, nous ne le peumes appréhender (ch. lxiv).
Mais le souvenir le plus 'vivant de cet épisode rabelaisien se trouve chez l'historien suisse François Bonivard. Le célèbre prieur de Saint-Victor, prisonnier à Chillon de 1530 à 1536, est aussi l'auteur d'un Adois et Devis des langues, paru en 1563.
Il y est souvent question de l'Ecolier Limousin (i) :
Et seroit expédient de s'adonner à apprendre les langues estrangeres et enrichir noz langues modernes des trésors des anciennes, non pas s'arrester en icelles, non voulans parler sinon Latin ou latinement, jusques aux femmes et aux guaignedeniez, comme plusieurs alléguez par Rabellays qui embulent par les compites et tranfretent les undes aquatiques, parlant de Langue Latialle...
Platon dict que les vrays orateurs ou parliers ne sont pas ceux qui blasment philosophie, mais ce sont un tas de petis muguetz, perruquets, affaictez et glorieux grammairiens, qui, incontinent qu'ilz ont veu II ou m règles de la Grammaire de Despautere, m ou iv vocables de la Cornucopie de Pérot, ambulent par les compites et transfrètent les undes aquatiques, comme dict Rabellays, et font comme jadis un jouvencel de notre pays de Savoye qui havoit demeuré m ou IV mois en France et en oublia son langage...
Le courant latinomane a sévi de deux côtés des Alpes. L'Italie a également eu ses rhétoriqueurs, et le style latinisant d'un Francesco Colonna ne diffère guère de celui de Le Maire de Belges. C'est habituellement le pédant qui, dans les comédies italiennes, s'en fait le porte-paroles. La tradition latiniste est, dans les deux pays, parallèle et indépendante.
Dès lors, il est superflu d'admettre avec Marc-Monnier que Giordano Bruno ait imité l'Ecolier Limousin dans l'écolier napolitain Marphurius de sa comédie // Candelaio «Le Chandelier » (2). Les autres prétendus souvenirs rabelaisiens que l'auteur invoque à cette occasion, comme les conseils alternants sur le mariage de Panurge, sont des thèmes traditionnels tout aussi répandus en Italie qu'en France. D'ailleurs, l'Italie a complètement ignoré Rabelais et son œuvre.
(i) Réimprimé en 1849. Voy. les pages 36 et 47.
{2) La Réforme de Luther à Shakespeare. Paris, i853j p. 142, 287 et suiv