‹ La langue de Rabelais (volume 2)Chapitre 232 sur 254 · Noms obscurs ou douteux · texte numérisé non relu

Noms obscurs ou douteux

Enfin, certains noms restent encore indéterminés : Luga, ville que notre auteur place en Asie. Ortelius ne connaît que la ville d'Espagne appelée Lugo : « Arae Sextianœ (Plinio), Turris Augusti (Pomponio), Lucus Augusti (Ptolomaeo) sunt synonyma ejus urbis in Ilispania, quœ hodie Lugo dicitur ». Il est malaisé de décider s'il s'agit ou non d'un lapsus de la part de Rabelais.

Samagarie, contrée de l'Asie Mineure. Thomas Corneille, dans son Dictionnaii'e géographique, donne, sous ce nom, un village en Croatie, et Fischart, dans sa version amplifiée, rend le pays rabelaisien par Saniogétie. Mais il y a mieux. Il est à peu près sûr que Saïuagarie est une coquille pour Sarniagana qu'Ortelius explique ainsi: « Sarniagana (Ptolomeus), Asia; regionis in Asia urbs qua; Nigro Samarchant est ». Ce serait donc le nom ancien de Samarkand, province de l'Asie centrale.

(i) Voy. Rev. des Et. Rab., t. X, p. 62.

Wunderberlich, nom d'un lac suisse qu'on suppose être le lac de Thoune, mais l'appellation rabelaisienne reste obscure. Voici le passage : « Quand la neige est sus les montaignes , la fouldre, l'esclair, les lanciz, le maulubec, le rouge grenat, le tonnoire, la tempeste, tous les diables sont par les vallées. En veulx tu veoir l'expérience } Va en pays de Souisse : et consydere le lac de Wunderberlich à quatre lieues de Berne, tirant vers Sion » (l. III, ch. xxviii).

Il est vraisemblable que Rabelais (ou plutôt l'auteur où il a puisé et qui nous reste inconnu) a confondu l'épithète wunderberlich, merveilleux, avec le nom même du lac.

Cette nomenclature géographique, que nous pouvons maintenant envisager dans son ensemble, s'impose par son ampleur et sa variété. Elle embrasse, dans ses contours essentiels, les connaissances géographiques de l'époque augmentées de nouvelles découvertes faites dans la première moitié du xvi' siècle. Rabelais en avait pris connaissance dans les œuvres mêmes des plus insignes géographes et voyageurs du temps, français et surtout italiens. Ici, comme ailleurs, on peut admirer l'étendue de son information et sa scrupuleuse conscience de recourir aux meilleures sources.

Mais, en les mettant à profit, il n'a nullement abdiqué l'esprit critique qu'il avait déjà fait valoir à propos de Pline (l. I, ch. vi) et de Thenaud (l. I. ch. ix). Cette fois, il va peut-être trop loin en plaçant un xMarc-Pol ou un Jacques Cartier dans le Pays d'Ouydire, et en suspectant la bonne foi de ces hommes célèbres. Cet excès de doute était pourtant préférable, dans une époque d'excessive crédulité et comme fascinée par le prestige du passé.

L'esquisse géographique sommaire qu'il a tracée constitue, dans son raccourci, un digne pendant de sa nomenclature nautique. Elle forme en même temps un contraste frappant avec la géographie allégorique des livres IV et V, où le symbolisme et la tendance satirique finissent par faire reléguer dans le domaine de l'imagination le point de départ nettement réaliste.

Bibliographie

Chaque livre et chaque chapitre de notre ouvrage sont accompagnés d'une bibliographie spéciale. Nous allons compléter ces données par des renseignements d'un caractère plus général touchant l'œuvre rabelaisienne et les ressources dont on dispose pour en étudier le style et la langue.

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