‹ La langue de Rabelais (volume 2)Chapitre 47 sur 254 · I. — Escumeurs de Latin · texte numérisé non relu

I. — Escumeurs de Latin

Et tout d'abord les « escumeurs de latin », les latinisateurs (i) à outrance, dont les rhétoriqueurs et tout particulièment Jean Le Maire sont de parfaits modèles (2) :

Quand Escumeurs de laiin disent : Despiimon la verbocinatîon latiale et tratîsfreton la Sequane au dilucule et crej^iiscule^ puis dcambulon par les quadrivies et platées de Lutece, et comme verisimiles amorabundes captivon la beiiivolence de Vomnigene et omni/orme sexe féminin, me semble qu'ilz ne se mocquent seullement de leurs semblables, mais de leur mcsme personne.

Rabelais met dans la bouche de son « Escolier Limousin qui contrefaisoit le langage Françoys » (1. II, ch. vi) ce même exemple de verbocinatîon latiale (3), qui était, parait-il, une plaisanterie courante parmi les étudiants du Quartier Latin. L'Escolier Limousin qui prétend venir « de l'aime, inclyte et

(i) Le mot est dans Rabelais (1. I, ch. xix): « Un quidam latinisatciir... »

(2) Cf. Henry Guy, Histoire de la Poésie française au XVI° siècle, t. I, p. II : « Le véritable Écolier Limousin, c'est le rhétoriqueur et, plus spécialement, le rhétoriqueur bourt^uignon ».

(3) Chez Rabelais, avec quelques légères variantes... : « compiles et quadrivies de VUrbe... Captons la benevolence de Vomnijuge, omnijorme et omnif^ene... ».

célèbre Académie que l'on vocite Lutece », débite à Pantagruel un morceau trois fois plus long que le passage cité par Tory. Et lorsque Pantagruel s'écrie étonné : « Que diable de langaige est cecy? p l'Escolier reprend son jargon latinisateur jusqu'à ce qu'un des gens de Pantagruel trouve le mot de l'énigme en disant : « Seigneur, sans doute ce gallant veut contrefaire la langue des Parisiens, mais il ne fait qu'escorcher le Latin et cuide ainsi pindariser, et luy semble bien qu'il est quelque grand orateur en Françoys, parce qu'il desdaigne l'usance commun de parler ».

Cependant, comme l'Escolier recommence son discours en vernacule Gallicque locupleiée (i) de la redundance Latinicome, Pantagruel le saisit à la gorge, et l'émotion le fait parler naturellement en patois limousin, mais il reste si altéré de sa suffocation qu'il meurt plus tard de la mort Roland, c'est-à-dire de soif.

Plusieurs de ces mots espaoes (2) n'étaient d'ailleurs nullement pédantesques et leur survivance prouve qu'ils comblaient de véritables lacunes : « rarité ou pénurie (3) de pecune... des Penateset Lares patrioticques... belle eaue lustrale... mon génie n'est point apte... l'origine primeve de mes aves et ataves feut indigène des régions Lemovicques... ». Voilà des termes aujourd'hui d'un usage général, qui ne remontent pas au-delà du xvi* siècle et qu'on rencontre pour la première fois dans le discours de l'Ecolier Limousin.

Certains de ces latinismes sont même antérieurs à Rabelais : son « je venere le supernel astripotent » trouve un pendant dans r « Astripotent, roy glorieux » du Mystère des Actes des Apostres (écrit vers 1460 et imprixxié en 1540).

La vivante parodie du livre II, qui reflète une tendance géné-

(i) Terme employé par Thomas Sebillet, dans son Art poétique François {iS^^), réimpress. GaifFe, p. 28: « Encore pourra le Poëte François locupleter et l'invention et l'économie de la lecture et intelligence des plus nobles Poètes Grecz et Latins ».

(2) « Ce faisant la vengeance divine, et nous demonstrant ce que dit le Philosophe et Aule Gelle qu'il nous convient parler selon le langaige usité et, comme disoit Octavian Auguste, qu'il faut éviter les motz espaves en pareille diligence que les patrons des navires évitent les rochiers de mer » (1. II, ch. vi).

(3) Néologisme deux fois employé ailleurs par Rabelais: « ... en telle pénurie et indigence » et h la pénurie de son membre « (1. II, ch. ix et XII).

raie de l'époque plutôt qu'un cas particulier (i), n'est pas une protestation isolée parmi les lettrés de la Renaissance.

Le grammairien contemporain Pierre Fabri(i 521) range le jargon gréco-latin parmi les barbarismes de l'époque : « Il est une aultre manière de barbare [barbarisme] appelée vice de innovation, commis par ignorans, voullans apparoistre escumans termes latins en les barbarisant, sans prendre leur commune signification, comme : Se ladez à la pille (esteuf), vous amitteres... » (2).

Quelques années plus tard, en 1542, Etienne Dolet, en précisant les conditions de bien traduire d'une langue en une autre, établit ce principe (p. 13) : « Il te fault garder d'usurper mots trop approchans du Latin et peu usitez par le passé ; mais contente toy du commun, sans innover aucunes dictions follement et par curiosité reprehensibles. Ce que si aulcuns font, ne les ensuy en cela : car leur arrogance ne vault rien, et n'est tolerable entre les gens sçavans ».

Et déjà en 1540, dans son traité sur les Accens de la langue Françoise^ il avait touché le même sujet : « J'en diray en cest traicté ce qu'il en fault dire briefvement et prifveement... et sans fricassée de Grec et Latin... J'appelle fricassée une mixtion superflue de ces deux langues : qui se faict par sottelets glorieux, et non par gens résolus et pleins de bon jugement ».

Il est difficile de croire que l'érudit imprimeur vise ici Rabelais. Mais cependant, malgré la satire piquante de l'Ecolier Limousin, il n'est pas rare de rencontrer dans le cours du roman des pages écrites dans un style presque aussi pédantesque.

La prose à peu près de la même époque (1524) du Frère Jehan Gachi de Cluses coule de la même source : « Emmy mes lucides intervalles me suis esvertué a escripre en langue vernacule et loqutions galliques ce qu'ay pu deprehender de Tinterlocution desdits personnaiges, quoique description latine me aye toujours plus agréé » (3).

C'est que le latinisme était devenu indispensable, et qu'il était la suite naturelle d'un état de choses antérieur au xvi' siècle : « L'abus du latinisme, remarque iM. Brunot (4), n'est pas

(i) Comme le pensait Estienne Pasquier. Voy. l'Appendice B: L'Ecolier Limousin.

(2) Grand et vray Art de pleine Rhétorique (i52i), dernicrement réimprimé par A. Héron (Rouen, 1890), t. II, p. 116.

(3) Trialogue nouveau^ Paris, 1524. Passage cité d'après E. Picot, 1.^5 Moralités polémiques, p. 41.

(4) Brunot, Histoire de la langue, t. I, p. 53 1.

une conséquence de l'enthousiasme de la Renaissance pour l'antiquité latine ; le courant était déjà torrentiel à la fin du xv' siècle ». Et ailleurs : « D'un bout à l'autre du xvi' siècle..., le latin fut le grand réservoir où chacun vint puiser. Avec ses mots voisins des nôtres, su et possédé comme il l'était dès l'enfance par ceux qui écrivaient, il ne pouvait faillir à s'insinuer dans leurs écrits, sitôt que le mot indigène manquait ou se faisait un peu attendre » (i).

Aussi tout le monde s'est mis à latiniser, et le travers est général. Des Périers, dans la xiv" nouvelle de ses Joyeux Devis, parle d'un avocat de la ville du Mans qui « latinisoit le françois et francisoit le latin, et s'y plaisoit tant, qu'il parloit demy latin à son valet et à sa chambrière aussi... ». La Farce de maistre Mimin, de la même époque, n'est que le pendant dramatique de l'Ecolier Limousin (2).

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