‹ La langue de Rabelais (volume 2)Chapitre 49 sur 254 · III. — Forgeurs de mots nouveaux · texte numérisé non relu

III. — Forgeurs de mots nouveaux

Tory n'est pas tendre non plus pour les novateurs, les forgeurs de mots nouveaux :

Je treuve en oultre qu'il y a une aultre manière d'hommes qui corrompt encores pirement nostre langue. Ce sont innovateurs et forgeurs de motz nouveaux. Si tels forgeurs ne sont ruffiens, je ne les estime gueres meilleurs. Penccz qu'ilz ont une grande grâce, quand ilz disent après boyre qii'il\ ont le cerveau tout enconiimatibulé et emburelicoqué d'ung tas de mirilificques et triquedondaines, d'ung tas de gringuenauldes et guylleroches qui les fatrouillent incessamment. Je n'eusse allégé telles sottes parolles, se n'eust esté que le desdaing de y pencer le m'a faict faire. Si natura negat, facit indignatio versus. L'indignation m'a contraint de monstrer la sotteté.

La plupart des termes critiqués par Tory se trouvent chez

(i) « Issant de la chambre de Raminagrobis, Panurge, comme tout effrayé, dist : Je croy, par la vertus Dieu, qu'il est hereticque, ou je me donne au diable. 11 mesdict des bons pères mendians, cordeliers et jacobins, qui sont les deux hémisphères de la christianté, et par la gyrognomique circumbilivaginatiotx desquels, cotnme par deux filopcndoles cœlivages, tout V antonomatic matagrabolisme de iEclise Romaine, soy sentcnte emburelucoquée d'aulcun baragouinage d'erreur ou de ha^resie, homocenlricalement se trémousse » (1. III, ch. xxii).

(2) Cf. 1. IV, ch. II (paroles d'IIomenaz) .• « ... incorporer, sanguifier et incentricquer es profonds ventricules de leurs cervcaulx... w.

(3) C'est-à-dire d'un mouvement rotatoirc analogue à l'aiguille du cadran solaire (du latin gyrus, cercle, et gnomonicus, de cadran solaire).

Rabelais. Seulement le grammairien se trompe lorsqu'il y voit des néologismes : ils sont en général antérieurs au xvi' siècle. Emburelucoquer , troubler, remplir l'esprit de chimères, verbe qu'on rencontre souvent chez Rabelais (1. I, ch. vi, et passim) et qui lui est antérieur. On le trouve au xiv' siècle dans Fauvel sous la forme embirellquoquier (point de départ de la forme plus moderne emberlucoquer, d'origine obscure) et sous une forme plus rapprochée dans le Parnasse saiyrique du xv* siècle (éd. Schwob, p. 215) :

Puisque j'ai du tonneau la broque, On n'a garde d'y mectre loque, Si ce n'est nîon parfaict amy :

Mon mary s'cmbiirelicoque.

Encornimatibuler , embarrasser, est uniquement attesté par Tory. Les éléments constitutifs en paraissent être encorni, dur (comme la corne) et mantibulé, mandibule (forme fréquente au xvi" siècle), dont matibule serait une réduction : l'acception primordiale pourrait être « embarrassé d'une infirmité de la mandibule ». Son pendant rabelaisien est encovnijistlbuler .

Fatrouiller, fouiller (1. V, ch. xxx), est déjà usuel sous cette forme au xv^ siècle (Gréban, Pathelin) et remonte, sous celle de fastrouiller, au xiii^-xiv*^ siècle.

Gringuenaulde, ordure autour du fondement (1. II, ch. xiii), mot d'origine provinciale, ne se trouve pas attesté avant Tory et Rabelais.

Guylleroche, terme uniquement donné par Tory, resté de sens et d'origine également inconnus.

Mireliflcques, bagatelles, colifichets (dans une lettre de Rabelais, éd. Bourrilly, p. 69 : « mille petites mirelijïcques à bon marché »), est fréquent au xv® siècle, dans les Mystères, chez Alain Chartier et Charles d'Orléans (voy. Godefroy).

Triquedondaines, futilités (Pant. Progn., ch. v), est déjà familier à Eustache Deschamps, à propos de hautes perruques {Œuvres, t. VI, p, 200):

Jeune dame, tele triquedondaine Ne portez plus...

et Guillaume Coquillart s'en sert dans son portrait de la femme rusée (t. Il, p. loi).

Donc, si l'on excepte encornimatibulé et guylleroche, qui sont restés des hapax après Tory, tous les autres « mots nouveaux »

qu'il cite remontent au-delà du xvi^ siècle et sont pour la plupart restés dans la langue.

Quant aux termes factices propres â Rabelais, nous les réservons pour une section spéciale.

Ces divers courants linguistiques seront encore plus accusés dans la seconde moitié du xvi^ siècle. Ils imprimeront à la langue d'incessantes transformations, qui n'ont pas échappé au génie de Montaigne (Essais, 1. III, ch. ix) : « Selon la variation continuelle qui a suivy nostre langage jusque à cette heure, qui peut espérer que sa forme présente soit en usage d'icy à cinquante ans.^ il escoule tous les jours de nos mains et, depuis que je vis, s'est altéré de moitié... C'est aux bons et utiles escripts de le clouer à eulx... ».

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