I. — Ancien français
L'idée que les écrivains des xv'' et xvi^ siècles se sont faite de la vieille langue est purement conventionnelle. L'auteur des Cent Nouvelles nouvelles comme Villon, Ahrot comme Rabelais, partagent les mêmes vues erronées sur l'ancien français.
Villon a écrit une ballade en « vieil françois », où on lit : ly Roys pour le roi, hoins pour homme, compaigne pour compaignon. Et Rabelais, marchant sur ses brisées, met dans la bouche de Panurge cette protestation (1. III, ch. ii) : « Pensez vivre joyeulx, de par li bon Dieu et li bons homs ».
Ce souci de faire revivre les archaïsmes peut servir à l'avance d'exemple et d'illustration aux théories formulées par du Bellay et Ronsard.
L'auteur de la Défense recommande l'adoption des vieux mots comme un des procédés d'enrichissement de la langue. 11 conseille au poète (p. 256) de « quelquefois usurper et quasi comme enchâsser, ainsi qu'une pierre précieuse et rare, quelques motz antiques... Pour ce faire, te fauldroit voir tous ces vieux Romans et Poètes françois où tu trouveras... mil autres bons motz que nous avons perdu par notre négligence ».
Ronsard revient à plusieurs reprises sur ce sujet. Dans son
Art poétique (t. VII, p. 320, éd. Blanchemain) : « Tu ne rejetteras point les vieux mots de nos romans, ains les choisiras avecques meure et prudente élection ». Et dans la deuxième préface de la Franciacle, il conseille de « rechercher et faire un lexicon des vieils mots d'Artus, Lancelot et Gauvin ou commenter le Roman de la Rose ».
Ces conseils purement théoriques, Rabelais les avait déjà mis en pratique vingt ans auparavant. 11 a puisé tour à tour dans les chef-d'œuvre de la vieille langue et en a tiré des termes vénérables qu'il s'est efïorcé d'enchâsser dans son roman comme autant de pierres précieuses et rares. Suivons les étapes de cette assimilation de l'archaïsme.
Roman de la Rose. — Ce chef-d'œuvre de la poésie allégorique du Mo3^en Age a exercé une influence très sensible sur Villon et Alarot, sur Rabelais et les poètes de la Pléiade. Clément Marot en avait donné une réimpression en 1527 que Rabelais a vraisemblablement pratiquée. Dans sa préface, Marot nous dit qu'il se proposait « à réintégrer et en son entier remettre le livre qui, par longtemps devant ceste moderne saison, tant a esté de tous gens d'esprit estimé, que bien l'y daigné chascun veoir et tenir au plus hault anglet de sa librairie, pour les bonnes sentences, propos et dictz naturelz et moraulx qui dedans sont mis et inserez ».
Le naturalisme qui se trouve à la base de la seconde partie du poème, due à Jean de Meung, a une grande affinité avec celui de Rabelais. Notre auteur a en outre tiré parti de la langue du poème, et nombre de ses archaïsmes remontent probablement (i) à cette source (2) :
Acravanter, écraser, seule forme qu'ait connue Rabelais et que Nicot explique ainsi : « Acreoanter, desrompre et briser par grand effort de violence ». Robert Estienne ne donne qu'aggravante/', forme plus répandue au xvi^ siècle (Alarot, Brantôme) ; Ronsard ne connaît qu'accravanter^ mais Baïf s'est servi alternativement des deux formes.
Baller, danser (1. IV, ch. lvii) : « Alesser Gaster faict danser, balle/', voltiger... ». Cf. Roman de la Rose :
10224. Karolcr, dancier et baler.
(i) Nous disons «. probablement », maint de ces termes (tels cortil, recourser, etc.) ayant pu être tire des patois où ils sont encore vivaces.
(2) Le V* et dernier volume de l'édition du Roman de la Rose, donnée par CroissandeaUj rçnferpriQ un glossaire.
ANCIEN ET MOYEN FRANÇAIS lOÎ
Carole, danse (1. IV, ch. lu) : « ... petites car oies et puériles esbatemens ». Mot fréquent chez les poètes de la Pléiade, à côté de enrôler, qu'on lit encore dans Montaigne.
Chaplis, choc des armes, mot qui revient au l'iera et au Quart livre, et se lit également chez Le Maire (i) et chez les poètes (Marot, Jodelle).
Coriil, petit'jardin (1. 111, ch. xvii) : « La vieille... sortit en un courtil près sa maison ». Mot familier aux patois du Centre et qu'on rencontre aussi dans Ronsard.
Degaster, dévaster, verbe deux fois employé chez Rabelais, repris par Baïf.
Esbanoyer, divertir, verbe une seule fois mis par Rabelais dans la bouche de Panurge, qui, mangeant son blé en herbe, fait l'éloge de la sauce verte (1. III, ch. i) : « Laquelle vous esbanoist le cerveau, esbaudist les espritz animaulx, resjouist la veue, ouvre l'appétit, délecte le goust... ». Marot (dans sa traduction des Métamorphoses) et du Bellay l'ont employé en poésie (2).
Meshaigner, chagriner, à côté de meshaing, chagrin, l'un et l'autre fréquents chez Rabelais. Ronsard s'est une seule fois servi de mehaigné, perclus, avec cette note marginale : « Nos critiques se moqueront de ce vieil mot François, mais il les faut laisser caqueter ». Cependant, le poète remplaça ultérieurement cet archaïsme par (( à force » (voy. Marty-Laveaux, t. I, p. 307).
Mire, médecin, uniquement dans ce passage (1. IV, ch. xiv): « ... ne sçay s'il feut bien pensé et traicté, tant de sa femme, comme des myres du pays ». Archaïsme employé par Marot, Baïf et Ronsard.
Palus, marécage. Terme fréquent chez Rabelais. On le lit dans Villon et chez Marot.
Pourpris, enceinte. Ne figure qu'au V* livre. Employé par Marot, du Bellay et Ronsard, cet archaïsme fut repris par La Fontaine (3).
(i) Cf. Illustrations de Gaules, 1. II, ch. viii (à propos de la ruine de la cité de Lacedemone) : « Si estoit pitié et horreur d'ouyr les cris... les chapplis des frappans... ».
(2) Le chansonnier angevin Germain Colin Bûcher, contemporain de Marot, s'en est également servi. Voy. ses Poésies, éd. Joseph Denais, Paris, 1890. Dans le glossaire, à la p. 299, s'esbanoyoit est erronément expliqué par « se baignait ».
(3) On lit dans la III» édition de Furetière (1707): « Pourpris. Vieux mot qui signifie enclos, enceinte, clôture de quelque bien seigneurial,
Remembrer, se souvenir (i), verbe deux fols employé par Rabelais, dès le début du roman, à propos de la généalogie et antiquité de Gargantua : « tant plus seroit remembrée, tant plus elle plairoit à vos seigneuries ». Ce verbe, employé par Marot et Marguerite de Navarre, manque aux poètes de la Pléiade. Robert Estienne l'ignore, alors qu5 Calvin et ^Montaigne se servent à sa place de remémorer (une fois employé par Rabelais, 1. III, ch. iv), qui a seul survécu. Henri Estienne dit à cet égard {PréceUence,p. 45) : « Au lieu de se remémorer, nos romans (c'est-à-dire nos vieux auteurs) disoient se rem,embrer ». Il tombe dans le burlesque au xvii^ siècle.
Recourser , se recourser, se retrousser, se lit deux fois dans Rabelais. Ronsard, qui s'en est également servi, l'a supprimé ultérieurement.
Tousdis, toujours, uniquement dans ce passage (1. 111, ch. i) : « Avec le laict avoient succé la douleur de son règne et en icelle estoient tousdis confictz ». Mot qu'on lit antérieurement dans la Passion de Gréban et chez Jean Le Maire ; il est encore conservé dans le patois picard (2).
Certains de ces archaïsmes sont communs à Rabelais et aux poètes de la Pléiade et remontent tous à la même source, puisque, on l'a vu, du Bellay et Ronsard recommandaient expressément à leurs disciples, comme très profitable, la lecture du Roman de la Rose.
Un dernier souvenir de cette provenance chez Rabelais est arme pour « âme ». Cette forme est très fréquente au xiii' siècle et les diverses éditions du Roman de la Rose l'ont transmise jusqu'au xvi*= :
Assez i feri et bouté.
Et par maintes foiz escouté,
Si i'oroie venir nule arme (var. ame).
(Ed. i559et ib-j'i, dans Godefroy).
château, maison noble ou église. Dans le pais de Gaux, on appelle encore manoir ou pourpris l'enceinte de maison à la campagne, qui appartient à l'aîné par préciput ».
(i) On lit le mot chez l'angevin Ch. de Bourdigné (p. 82) : La dicte lille, ainsi que me remembre. ..
(2) Cf. Robert Estienne (1549): « Toudi, Picard, id est totibus diebus, semper ». Le grammairien picard Cauchois remarque en iSjS (voy. Thurot, t. II, p. Go) : « Journellement, pro quo toudi apud quosdam audies ».