‹ La langue de Rabelais (volume 2)Chapitre 54 sur 254 · ANCIEN ET MOYEN FRANÇAIS · texte numérisé non relu

ANCIEN ET MOYEN FRANÇAIS

de l'équipée de Picrochole (1. I, ch. xlix): « Ainsi s'?^ nardipauvre cholericque, et racontant ses maies fortunes, feut par une vieille Lourpidon, que son royaulme luy seroit rei ^on.la venue des Cocquecigrues ». '"'■^

Triquedondaine, bagatelle, mot appliqué par Deschamps aux perruques (i) et employé, avec le sens de « baliverne », dans la Pantayruéline Prognostication » (ch. ix), mais déjà chez Coquillart et, au xvi'^ siècle, dans le Cltampjîeiinj (1529) de Geoffroy Tory.

Ces constatations restent provisoires. Il se peut que Rabelais ait directement tiré le premier vocable de Marot (2), le dernier de Geoffroy Tory ; quant à lourpidon, on le lit chez l'angevin Charles de Bourdigné (3), et c'est là une source immédiate. Toujours est-il que ces termes caractéristiques, particuliers au moyen français, accusent des formations vulgaires ou provinciales assez anciennes qui n'ont pas survécu au xvi^ siècle.

Villon. — Les Lais et les Testamens du pauvre escolier parisien étaient une des lectures favorites de Rabelais, qui en a gardé plus d'un souvenir :

Daclieleite, jeune fille, forme picarde de hasselette (Froissart) :

Mais que ce jeune bachelier Laissast ces jeunes bachelettes...

(Villon, Double ballade)

reste obscure, mais il est permis de le rapprocher de lourpesseux, mauvais garnement, qu'on lit dans une pièce du Recueil Montaiglon (t. X, p. 142). (i) Dans un passage cité ci-dessus, p. 99.

(2) Cf. « Six dames de Paris à Clément Marot » (éd. Guiffrey), v. 97 :

Vclà la fin de mocqueurs et farseurs, Happelopins, oyseux et gaudisseurs.

Dans le Bas-Maine, happelopin désigne le mendiant de mauvaise mine (Dottin).

(3) Légende de Pierre Faifeu (i532). Ed. mod., i883, p. 47 :

Il y avoit en la ville d'Angers Ung lorpidum, qui partout sans dangers Se transportoit ; si bien, je la denotte, Elle avoit nom Macée la devotte.

Vers la même époque (i535), on lit dans le Grand Parangon des Nouvelles nouvelles par Nicolas de Troyes (éd. Mabille, p. 3G) : « Ne voyez vous pas icy devant vos yeux les plus meschans gens d'Orléans. Voyez en là, un appelle Lorpidun, qui, il y a plus de dix ans qu'il a gaingné à estre pendu et estranglé ».

Quant à l'origine du mot. Du Cange et les commentateurs rattachent lourpidon au lat. loripedem, cagneux, d'où vieille aux jambes tortues, sorcière. Etymologie sujette à caution.

io6 ELEMENTS LINGUISTIQUES

sa Chron-^ s'en est servi deux fois dans son Quart livre, et il a

maint d^i niot à La Fontaine pour un de ses Contes.

ch. xyÇuedent, gueux (dont les dents claquent de froid et de

-im), se lit dans les Repues franches, attribuées à Villon (i).

Rabelais s'en sert comme nom commun et comme nom propre

de cuisinier.

Compaings, (cas sujet de) compagnon, fréquent chez Rabelais, également employé par Marot et les poètes de la Pléiade (Ronsard et Baïf), a survécu dans le langage vulgaire sous la forme réduite copain.

Gontier, Franc Gontier, personnification du paysan menant la vie simple et saine, souvenir de la ballade de Villon « Les Contreditz de Franc Gontier », se rencontre comme appellatif dans le Prologue du Quart liore : « Les francs gontiers et Jacques bons homs du voysinage, voyants ceste heureuse rencontre de Couillatris, feurent bien estonnez ».

Marmouset, petit garçon :

1982. A marrnoset^ et à mariotes Je crie à toutes gens mercis.

Rabelais dit marmouselle, pour jeune fille, dans un passage du Pantagruel (ch. xii).

Quarre, facette : « dyamans à vingt et huyt quarres » (1. Il, ch. XXI ).

Romans de chevalerie. — H s'agit des vieux poèmes épiques qui, délayés en prose, virent le jour à la fin du xv*^ et au début du xvi'' siècle. Rabelais en a tiré des détails romanesques (2), mais fort peu de souvenirs du ressort du vocabulaire. Rappelons cependant rnarbrin, épithète fréquente chez Rabelais comme chez les poètes de la Pléiade.

On a vu que du Bellay et Ronsard recommandent la lecture des romans de chevalerie comme profitable aux poètes. Bien que Ronsard ait été peu heureux en passant de la théorie à la pratique, il défendait encore, vers la fin de sa vie, ses vieux auteurs auprès de ses disciples : « Je vous recommande par testament, rapporte d'Aubigné, que vous ne laissiez point perdre ces vieux termes comme dougé, tenue, doi'ne, bauger, et autres

(1) Dans le Mistere de la Passion de Gréban, Claquedent est le nom du deuxième tyrant ou bourreau.

(2) En dérivent aussi des noms propres : Juppin et Mahom, à côté de graphies archaïques: Constantinoble, Ilierusalem, Surie, etc.

ANCIEN ET MOYEN FRANÇAIS • lOQ

de telle sorte, que vous les employiez et deffendiez hardiment... (i) ».

Or, aucun de ces préten.lus archaïsmes n'a fait fortune. Ronsard a seul usé de bauger dans un dithyrambe, comme (avec Baïf) du vendômois dougé; les autres sont restes oubliés par les poètes mêmes de la Pléiade,

Un autre admirateur du passé, Henri Estienne, dont la table était couverte « de vieulx livres françois, Rommans et autres », propose à son tour l'adoption d'un choix de vieux mots — surtout de verbes comme addenter, archoyer, desrocher, enflesclier, enherber, etc. (2). Aucun n'a emporté les suffrages des écrivains de l'époque.

Données complémentaires. — L'influence de Marot est d'ordre plutôt littéraire que lexicologique, comme d'ailleurs celle de Jean Le Maire, auquel notre auteur a emprunté plus d'un vocable curieux, particulièrement d'aspect picard, sur lesquels nous reviendrons plus bas.

(i) Voy. Marty-Laveaux, Langue de la Pléiade, t. I, p. 44. (2) Henri Estienne, Précellence, p. 194-195.

Page 1