‹ La langue de Rabelais (volume 2)Chapitre 74 sur 254 · I. — Prononciation · texte numérisé non relu

I. — Prononciation

La prononciation vulgaire parisienne a laissé des traces fréquentes dans le vocabulaire de Rabelais.

. 1° Et tout d'abord la tendance à confondre l'a et l'e, particulièrement devant un r. tendan:e que relève ainsi GeofTroy Tory : « Les dames de Paris, au lieu de a prononcent e bien souvent, quand elles disent : Mon mery est à la porte de Péris... » (4).

(i) Voy. la Chronologie de H. Clouzot (en tçte de l'édition Lefranc).

(2) C'est ainsi que Paris est appelé dans les Grandes et Inestimables Chronicques.

(3) Voy. éd. Marty-Laveaux, Index, t. VI, p. 296 à 297, article Paris.

(4) G, Tory, Champjleury^ i529, fol. 33 V.

Retenons-en ces exemples :

Chercuîtier ou chaircuitier, charcutier. Palsgrave ne connaît que la forme moderne.

Chermer, à côté de charmer. Robert Estienne ne donne que la dernière forme, mais cherme se lit dans Villon, et Ronsard s'en est également servi.

Catherreux (une fois), à côté de catharré (fréquent).

Cherité et charité, la première forme dans le Manuscrit du F* livre (ch. vi).

Dieble, diable, dans la bouche de Panurge (1. II, ch. xiv). Le mot est noté comme a Parisien » par Cotgrave.

Emy^ ami (voy. ci-dessous aga).

Guerre, garre, bigarré. Garre lui-même est donné comme parisien.

Herpe, harpe, deux fois employé par Rabelais.

Meratre, marâtre, chez Rabelais et du Bellay.

Penier, plus fréquent que panier. Palsgrave ne connaît que ce dernier. Quant au premier, le grammairien Villecomte dit encore en 175 1 : « On dit bien à propos à Paris penier pour panier » (i). Encore vivace en Anjou, Bas-Maine, Berry.

Pervis, parvis, et teriere, tarière.

Cette tendance n'est pas restée étrangère à l'ancienne langue qui connaît : garbe (devenu à Paris Jarbe), gerbe, sarge, sarpe, pour serge, serpe., etc. Ajoutons : Rouargue, prononciation déjà retenue par le Journal d'un bourgeois de Paris (éd. Lalanne, p. 163).

Inversement, Henri Estienne attribue au même peuple de Paris la prononciation Piarre, Place Maubart, etc.

Rabelais dit exclusivement (comme on prononce encore dans les parlers de l'Ouest) : darriere et davant, à côté de partuys et parverty.

2° Une autre particularité parisienne est la résolution d'w en eu : affeubler et defeubler, beur et bur, hurter (2) et heurter, meur {= mûr) et meurir (3).

3" Une troisième et dernière particularité orthoépique qui mé-

(i) Et de même: Bessin, bassin, et sesser, sasser; chescun (chacun), etc.

(2) Palsgrave ne connaît que hurter, mais Rob. Estienne renvoie de hurter à heurter.

(3) Me'nage cite pigne, peigne, comme parisianisme (« Le petit peuple de Paris dit pigne »), mais c'est là un archaïsme encore vivace dans le Berry et ailleurs.

rite d'être rappelée, c'est la substitution parisienne de Vs douce à r, prononciation attestée par Tory et Palsgrave. Voici ce que nous dit le premier : « Laquelle mode de prononcer est aujourd'hui en abus tant en Bourges, d'où je suis natif, qu'en ceste noble cité de Paris, quant pour r bien souvent y est prononcé s et pour s, r » (i).

Palsgrave cite, entre autres exemples de cette prononciation parisienne (qui a persisté jusqu'à la fin du xvm* siècle dans la langue populaire de Paris), chaise pour chaire. Rabelais ne connaît que chaire, avec le sens de « chaise », et Robert Estienne (1549) dit également « chaire à bras, chaire percée, chaire de prescheur » (2). Montaigne emploie encore indifféremment les deux formes (3).

Clément Marot s'en moque dans VEpistre du biau fys de Pasy, qui débute ainsi :

Madame, je vous raimê tant, Mais ne le dite pa pourtan; Les musailles on derozeille.

On trouve dans notre roman quelques exemples de cette prononciation parisienne, comme suseau pour sureau (4) et surtout susanné (5), suranné, une des épithètes que Rabelais donne au « fol )) (1. m, ch. xxxviii). Robert Estienne ne connaît que suranné, mais la forme parisienne se trouve encore dans Monet (1635).

Inversement, s douce devient r. Le grammairien Jacques Dubois (1532) cite ces exemples : « Nos femmelettes de Paris et, à leur exemple, quelques hommes affectent de mettre des r pour des s et des s pour des /'. Ils diront Jeru Masia, ma niese, mon pesé, mon frese et mille autres mots semblables pour Jésus Maria, mère, père, frère, etc. » (6).

(1) G. Tory, Champ fleury, fol. 55.

{%) Thurot, Prononciation, t. II, p. 271.

(3) La différence sémantique entre chaire et chaise est pour la première fois établie dans les Remarques (1647) de Vaugelas.

(4) Palsgrave ne connaît que sureau, mais Rob. Estienne (1549) dit suseau ou sureau. — Cf. armoisies, armoiries (1. IV, ch. xi.).

(5) Encore dans Brantôme (t. VIII, p. 122) : « Elle n'estoit point encore tant susannée qu'elle ne peut encore bien vivre quelques années ».

(6) Jacobi Sylvii in linguam Gallicam Isagoge, Parisiis, i53i. Cf. G. Tory, Champjleury, i52(), fol. 55 (après le passage cité ci-dessus): « ... et pour S en ceste noble cité de Paris bien souvent y est

Praire, pour fraise, est fréquent chez Rabelais et encore vlvace en Anjou.

L'exemple de Jérus pour Jésus, est fort intéressant. Il nous expliquera une des formules de serment citée dans Rabelais et restée jusqu'ici une énigme lexicologique.

Dans la « Tempête » du Quart livre, ch. xxviii, Panurge pousse à plusieurs reprises des exclamations de détresse : « Zalas... ^alas... », qui est la forme saintongeaise pour hélas! L'édition princeps, de 1548, lui substitue partout : Jarus! mot qui a beaucoup intrigué les éditeurs (i).

Ce mot énigmatique est tout bonnement un parisianisme, dû à cette substitution du ^ en r : Jésus devenant d'abord Jerus et ensuite Jarus, dans la bouche des Parisiens.

Panurge, dans sa détresse, invoque donc le nom de Jésus, que l'édition intégrale du Quart livrée remplace par un provincialisme plus compréhensible, l'interjection «atos ! étant assez proche de hélas!

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