II. — Vocables
Le langage parisien jouissait déjà au xvi'' siècle d'une sorte de suprématie sur les parlers des provinces et son prestige n'a fait qu'augmenter. Henri Estienne proteste contre cette prétendue supériorité : « Nous donnons tellement le premier lieu au langage de Paris que nous confessons que celui des villes prochaines qui sont aussi comme du cœur de la France, ne s'en esloigne gueres » (2).
Et plus loin, en mettant le Parisien parmi les dialectes, il s'empresse d'ajouter qu'il ne faut pas croire (p. 180) « que tout ce qui est du creu de Paris soit recevable parmi le pur et vray langage François ».
Voici les mots qu'on peut considérer comme parisiens :
prononcé R. Car, au lieu de dire Jésus, Maria, ils prononcent Jerus, M as la ».
(i) Montaiglon note à ce propos (t. III, p. 278 de son édition) : « Gomme l'exclamation ^alas se répète un nombre infini de fois dans la c Tempête », je ferai remarquer, une fois pour toutes, en priant le lecteur de ces Variantes de s'en souvenir, que A (éd. 1548) ne donne pas une seule fois fa/a5, mais toujours Jarus et que, par contre, B (éd. i552) donne toujours ^alas, et pas une fois Jarus. C'est une substitution complète. Maintenant que faut-il comprendre, iarus ou jarus ? »
(2) Précellence, éd. Huguet, p. 169.
I 5o ÉLÉMENTS LINGUISTIQUES
Aga! (i), agua! regarde 1 exclamation parisienne que Rabelais met dans la bouche de Panurge, effrayé du grand chat Rodilardus qu'il prend pour un diableteau (1. IV, ch. lxvii) : « Agua, men emy (disoit-il), men frère, men père spirituel, tous les Diables sont aujourdhuy de nopces » .
C'est un parisianisme donné comme tel par de Bèze, dans son traité latin de la Prononciation française (1584, p. 84): « Aga, pour regarde, et agarder, pour regarder, appartiennent en propre au menu peuple de Paris {Parisiensibus vulgo reliquicur) » .
Au xvi' siècle, le parisien Baïf s'en est également servi (2) et Des Périers met le mot dans la bouche d'un gentilhomme parisien. C'est une forme abrégée d'agar ou agare (aware), qu'on rencontre dès le xii' siècle (3).
Detrichouere , dévidoire (voy. ci-dessous au mot vertoil). Cotgrave note le mot comme « Parisien ». Dans le patois picard, détriquer, parisianisé en détricher {^) , signifie « démêler, trier » (Corblet).
Enrimer, enrhumer, prononciation parisienne qu'on lit dans une épître de Marot de 1 5 18 :
En m'esbatant je fais rondeaulx en rithme, Et, en rithmant, bien souvent ^e m'enrime...
imité par Rabelais (1. I, ch. xiii) : « Je rime tant et plus, et en rimant souvent m'enrime ».
Esclanche, esclange, éclanche, gigot (1. IV, ch. vu). — « ES' clanche {nous dit le Trévoux de 177 1) est un mot particulier aux bourgeois de Paris ».
Fricandeau, veau piqué à la casserole, plat servi au banquet des Gastrolâtres (1. IV, ch. lix). Ce nom, attesté tout d'abord
(i) Cette forme abrégée se lit dans Pathelin, v. 617 :
Et qu'est ce cecy ? Est ce à meshuy i Dyable y ait part. Aga! quel prendre ?
(2) Œuvres, t. V, p. 64:
Aga la nouvelle aromielle Use de ruse plus nouvelle.
(3) Le mot a persiste dans la bouchû des paysans des environs de Paris, et on la lit dans Moliùre. — « Aga! mot paysan et usité parmi le menu peuple de Paris, pour dire voyez donc, admirez donc », dit encore Philibert Le Roux, Dictionnaire comique, 1718.
(4) Cf. marche, marque; marcher, marquer, et marchette, marquette (touche de piano), tous dans Rabelais.
PARIS I !» l
dans ce passage, est désigné par Ménage comme Parisien (i).
Friquenelle, boulette de hachis (2) faite à la casserole (1. IV, ch. xxxvi), d'où la forme abrégée moderne quenelle, synonyme du moderne fricadelle.
Maillotins, surnom historique des Parisiens révoltés en 1382 (1. IV, ch. xxxvi) : « Les Parisiens avecques leurs mailletz (dont feurent surnommez Maillotins) estoient hors la ville issuz en bataille jusques au nombre de vingt mille combatans ».
Marmiton^ mot parisien du xvi' siècle, deux fois dans Rabelais, est donné comme usuel parmi les écoliers parisiens par Mathurin Cordier (p. 103) : « Ung souillon de cuisine, un houspaillier. In gymnasiis Parisiensibus dici solet, Ung marmiton yy .
Marpaud, vagabond, gueux. Chez Rabelais épithète donnée au c... (1. III, ch. xxviii). Ce terme, employé également par Des Périers (t. I, p. 132), est désigné comme « mot de Paris » par Philibert Le Roux (1718), qui lui donne le sens de « niais, badaud », et d'Hautel (1808) en précise ainsi la signification : « Marpaud, sobriquet injurieux et méprisant que l'on donne, à Paris, aux hommes qui fréquentent les mauvais lieux ». Ce vocable remonte au xv" siècle, et le jargon s'en est emparé dès le xvi'. Le mot est encore vivace dans les parlers provinciaux (3).
Millesoudier, qui a mille sous à dépenser par jour (1. II, ch. VII) : « La belistrandie des millesoudiers ». — « Ce mot (nous apprend le Trévoux de 1752) se dit particulièrement à Paris parmi le peuple ». Dans la vieille langue, milsoudier signifiait de la valeur de mille sous, donc riche ou de grand prix, en parlant d'un coursier de prix (4).
Omelette, prononciation parisienne attestée dès l'abord chez Rabelais, qui écrit bizarrement « homelaicte d'œufz » (1. IV, ch. ix). Suivant Ménage, « à Paris, on dit ameletteet omelette... et c'est comme on parle en Saintonge ». La forme primitive amelette, usuelle dans les parlers de la Loire, est encore dans Richelet (1680J et Furetière (1690) qui préfèrent pourtant o/?ielette.
(i) Voy. ci-dessus, t. I, p. 178.
(2) Au figuré, femme galante. Cf. Bèze, Hist. Ecclésiastique, t. I, p. 3oi (sous l'année i56o) : « Le prevost cependant s'estant enquis des soldats de Richelieu, et de quelques friquenelles de cour, en fit son rapport au Roy ».
(3) Voy. notre Lajxgage parisien, p. Soy-SoS.
(4) Voy. des exemples dans Fr. Bangert, Die Tiere im altfran^ôsichen Epos, Marbourg, i885, p. 2G-27.
i52 ÉLÉMENTS LINGUISTIQUES
Patrouille, dans le Prologue du Tiers livre, mot donné comme « Parisien » par Henri Estienne et Nicot.
Poupelin, sorte de pâtisserie légère (1. IV, ch. lix), proprement petit enfant. Mot cité comme parisien par Ménage : « On appelle ainsi en Anjou une sorte de fromage (i), et à Paris, une sorte de pâtisserie ». Robert Estienne le donne en 1549: « Poupelin. Enchitwn spira ».
Projiterolle, petite gratification (1. Il, ch. vu): « Ldi profiterolle des indulgences ». Le sens propre en est petit profit ou (comme le définit Cotgrave) « petits avantages en pourboires, épingles ou aiguilles, qu'un valet reçoit au service de son maître ». Ce mot parisien a une autre acception, celle de (( petite fouace au profit du ménage », qu'explique ainsi Robert Estienne (1549), d'après Budé : « Turunda subcinericia vel focacea ».
Raplie, rafle, jeu (2) de ce nom (1. III, ch. l) : « ... Les bacheliers oncques ne jouèrent à larop/ie». Prononciation parisienne (et provinciale). Cf. pour la graphie hellénisante, graphiner, gryphe, etc.
Rehousse, revêche (1. III, ch. xii) : « Ma femme sera preude, pudique et loyalle, non mie armée, rehousse, ne ecervelée ». Prononciation parisienne pour rebourse. Cf. Odet de la Noue (1595): « Rehousse, revêche. On use du mot rebours spécialement pour les chevaux, qu'on appelle, ainsi quand ils sont farouches, ouopiniastres, et qu'on ne peut chevir; et dit-on peut-estre rebous pour rebours, d'autant qu'ils sont au rebours de ce qu'on leur demande ».
Ressiner, goûter (1. IV, ch. xlvi) : « Il n'est desjeusner que de escholiers : dipner, que d'advocatz : ressiner, que de vinerons : soupper, que de marchans.: reguoubilloner, que de chambrières ». Terme parisien, suivant Mathurin Cordier (p. 1 1 1) : « Merenda. Le gouster, lequel à Paris on appelle reciner (3) ».
Sabot, sorte de toupie (1. IV, ch. ix) : « Un aultre... rencontrant une grosse, grasse, courte, guarse luy dist : « Dieu guard mon sabot, ma trompe, ma touppie ». Mot parisien, suivant
(i) Ménage : « Poupelin. C'est ainsi que les Angevins appellent un petit enfant et une sorte de fromage frais, fort délicat ».
(2) Gay cite ce texte de 1468 : « Le suppliant dist qu'il ne joueroit plus à la rajfle, mais qui voudroit à la gryache ».
(4) Ce mot n'a aucun rapport avec rcsjeuncr (écrit resieuner) dans les « Propos des bienyvres », ni avec recioner (et ression ou ressie)lq\i' on lit dans Godcfroy. Cf. Romania, t. XXIII, p. (.14.
Mathurin Cordier (p. loi) : « Ung sabot ^ ou une toupie ou une trompe. Lutetiae dicitur un sabot, alibi fere une trompe (i) ».
Sabouler, fouler aux pieds, secouer, houspiller. Rabelais l'emploie au sens libre, mais l'acception propre est dans Mathurin Cordier (p. 56) : « Celuy qui saboule un autre des pieds, quand il le rencontre ».
Tesé, terme d'injure, proprement toisé (2), regardé avec mépris (1, I, ch. xxv) : « ... les oultragerent grandement, les appelans... baugears, tezez, gaubregeux... ». Prononciation parisienne, signalée comme telle au xv' et au xvi' siècles (3).
Vertoil, forme parisienne de l'ancien vertueil ou vertillon (celui-ci dans Coquillart), anneau qu'on adaptait au fuseau pour le faire tourner plus facilement. Ce terme figure dans un ensemble technique qui paraît emprunté aux fîlandières parisiennes (4). De ces termes spéciaux, deirichouere est donné comme parisien ; vertoil, qu'on lit aussi chez Du Pinet (voy. Godefroy), ainsi que frondrillon (peut-être fil de soie que l'on dévide) semblent provenir de la même source.
Les contributions parisiennes qu'on trouve dans Rabelais sont, on le voit, curieuses et intéressantes. Elles occupent une place à part, à côté des parisianismes de Villon, de Marot et d'Henri Estienne, le premier et le dernier « Parisiens de Paris ». Quant aux témoignages sur le caractère parisien des vocables cités, nous avons eu recours à la fois aux grammairiens comme Geoffroy Tory, aux pédagogues comme Mathurin Cordier et aux lexicographes comme Ménage qui, quoique Angevin de naissance, a passé toute sa vie intellectuelle à Paris.
(i) Mot passé dans les parlers provinciaux (Poitou, etc.).
(2) L'explication de Le Duchat — « gens dont on toise les champs, les vignes, les prés, à tant par toise » — n'a rien d'injurieux, et ici le sens péjoratif est essentiel.
(3) Cf. F. Brunot, Histoire de la langue, t. I, p. 406. et t. 11^ p. i55.
(4) C'est Frère Jean qui parle :
« Panurge, mon amy : puys qu'ainsi t'est praedestiné, vouldroys tu faire rétrograder les planètes? démancher toutes les sphères caelestes ? propouser erreur aux Intelligences motrices? espoincter les fuzeaulx, articuler les vertoil^, calumnierles bobines, reprocher les detrichoueres, condempner les frondillons, desiller les pelotons des Parces? » (1. III, ch. xxviii).