GASCOGNE ET LIMOUSIN
Les passages que nous venons de citer en note sont loin d'épuiser cette nomenclature. On y discerne des éléments divers:
1° Latins: Calathe, coupe à boire (en forme de lis ouvert), réminiscence de Virgile.
2° Moyen français: Cymaise (dans Rabelais, semaise), vase très allongé et d'une forme ondulée (comme la moulure de ce nom), muni d'un couvercle et de deux anses, nom attesté dès l'an 1474 (Du Gange) : « Claude Clerc portant deux connilz cuitz et une cymaise de vin... ». Au xvi' siècle, ce nom figure dans un inventaire du Lyonnais de 1521 (cité par Havard) : « Item, y a une quarte, une symaise, une pinte, une chopine,... le tout d'estaing ».
Hydrie, sorte de cruche, que Laborde cite dans ce passage d'un inventaire de 1360 : « Un très grand flascon d'argent blanc appelé yclrie ». Calvin en a également fait usage (i).
Nasselle, vase en forme de nacelle ou petit bateau.
Retombe, vase de terre de forme ronde, semblable à une coupole (attesté dès 14 17).
Violier, vase semblable à un pot de violettes (avec le sens botanique dans une poésie de Froissart).
3° Français (encore vivaces) : Bassin, cuveau, flacon, gobelet, hanap, tasse. ^; .^^, /
4° Dialectaux : Breusse, vase à goulot (1. IV, ch. i), répondant à broisse de l'ancienne langue.
Guedoujle, bouteille à deux corps et à double goulot, pour l'huile ou le vinaigre (1. IV, ch. xxxi), emprunt du languedocien gadou/le.
5° Seizième siècle. Ces verres à boire, coupes ou hanaps, étaient encore très rares aux xiv^-xv^ siècles : « On les rencontre exceptionnellement dans les inventaires et par la raison qu'ils venaient de l'Orient, qu'ils étaient montés en or et en argent, ou parce que le peintre leur donnait quelque prix (2) ». C'est
un bien long ordre de flaccons, bourraches, bouteilles, fiolles, barils, barraux, pots, pintes, semaises antiques, pendantes d'une treille ombrageuse... En autre cent formes de vœrres, comme vœrres à pied et vœrres à cheval, cuveaux, retombes, hanaps, jadaux, salvernes, taces, gobelets et telle semblable artillerie bacchique n (1. V, ch. xxxiii).
(1) « Les cruches où estoit l'eaue que Jésus Christ changea en vin aux nopces en Canna de Galilée, lesquelles ilz [les écrivains ecclésiastiques] appellent hydries... », Traité des reliques (f543), dans Opéra, t. VI, p. 417-
(2) De Laborde, (fiossaire, p. 544.
au xvi' siècle que leur usage se généralise. Y remontent les appellatifs :
Perrière, grosse bouteille, d'abord métallique (ordinairement d'argent), ensuite de cuir, dans laquelle on portait le vin en voyage (1. Il, ch. xxviii). Dans les Dépenses du château de Gaillon de 1501 à 1509, le mot désigne une petite bouteille pour mettre des parfums (passage cité dans Havard) : « Une ferriere d'argent blanc, avec son strapillon pendant à une chesnette, le tout poisant m marcs vu onces ».
Frison, terme de marin, déjà relevé (i).
Salverne, sorte de tasse (1. IV, ch. xxxi), proprement vase fabriqué à Saverne, ville jadis appelée Salaverne et réputée pour ses poteries (2).
6° Rabelaisiens : bourrabaquin et tanquart, sur l'origine desquels nous reviendrons plus loin. Tandis que le dernier est emprunté aux marins normands, le premier est tiré du milieu monacal.
Cette nomenclature représente ainsi en raccourci les sources mêmes où notre auteur est allé puiser les éléments complexes et multiples de son lexique.
C'est grâce à cette liberté illimitée des grands écrivains de la Renaissance que l'idiome national a pu s'enrichir et s'organiser définitivement. Michelet a parfaitement saisi le rôle créateur de Rabelais dans la constitution de la langue littéraire :
« Chez Rabelais, la langue française apparut dans une grandeur qu'elle n'a jamais eue, ni avant ni après. On l'a dit justement : ce que Dante avait fait pour l'italien, Rabelais l'a fait pour notre langue. Il en a employé et fondu tous les dialectes, les éléments de tout siècle et de toute province que lui donnait le Moyen Age, en ajoutant encore un monde d'expressions techniques que lui fournissaient les sciences et les arts. Un autre eût succombé à cette variété immense. Lui, il harmonise tout. L'Antiquité, surtout le génie grec, la connaissance de toutes les langues modernes, lui permettent d'envelopper et de dominer la nôtre. Les rivières, les ruisseaux de cette langue reçus, mêlés en lui comme en un lac, y prennent un cours commun, et en sor-
(i)Voy. ci-dessus, t. I, p. 106.
(2) Terme passe au vocabulaire jargonesque (depuis le xvio siècle), où il est encore vivace.
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tent ensemble épurés. Il est dans l'histoire littéraire ce que, dans la nature, sont les lacs de la Suisse, mers d'eaux vives qui, des glaciers, par mille filets, s'y réunissent pour en sortir en fleuves, et s'appeler la Reuss ou le Rhône ou le Rhin » (3).
(3) Michelet, La Réforme, ch. xix.