GASCOGNE ET LIMOUSIN
Ailleurs, il fait mention (1. III, ch. lu) des « Lymosins à belz esclotz, charroyans des vins d'Argenton et Sangaultier », et, au Prologue du Quart livre, il cite un proverbe du terroir : « Scelon le proverbe des Lymousins, à faire la gueule d'un four sont trois pierres nécessaires ».
Un tout petit nombre de provincialismes rabelaisiens remontent à cette source :
Baiijard, lourdaud, maroufle (1. I, ch. xxv), du limous. baujard, grand niais, dadais (en Rouergue, bauge, étourdi, nigaud).
Pinard, synonyme chez Rabelais de « couillaud » et d' « averlan » (1. III, ch. xxiii). En bas-limousin, /Jmarrf est le sobriquet du cultivateur aisé (un bon pinard, un bon vivant).
Savorados, os pour donner du goût au bouillon. Rabelais s'en sert a propos de la Sibylle de Panzoust (1. 111, ch. xvii). Cotgrave désigne le mot comme limousin, mais aujourd'hui le terme doit être vieilli (il manque à Béronie).
Tupin, pot à une anse, pot au feu (1. I, ch. iv) : « Gargamelle mangea six muiz de tripes, deux bussars et six tupins ». Mot limousin qu'on lit également dans les Poésies de Des Périers (i).
Rappelons que c'est en Limousin qu'on a trouvé la plus ancienne mention du nom de Gargantua, donné comme sobriquet à un journalier inscrit, en 1470, sur le registre du receveur de l'évêque de Limoges à Saint-Léonard (2).
Nous pouvons maintenant embrasser, dans son ampleur et sa variété, la nomenclature régionale de Rabelais. Presque tous les pays de France lui ont fourni leur contingent, mais ce sont surtout les patois de l'Ouest, du Centre et du Midi qui ont été les plus féconds.
Encore avons-nous délibérément omis, dans cette masse dialectale, plusieurs catégories lexicologiques : noms régionaux d'animaux et de plantes, d'oiseaux et de. poissons ; termes nautiques de la Loire, de l'Océan et de la Méditerranée; noms provinciaux des jeux enfantins, termes de guerre, de
p. 286) « deux aussi sçavans Lymousins qui jamais mangearent et croc-
quarent rabes ».
(i) Ed. Lacour, t. I, p. i5i :
Deux Cordeliers avec deux Jacopins Semblans deux sacs entre deux gros tuppins.
(2) Voy. ci-dessus, t. I, p. 242.
costume, etc., dont nous avons déjà parlé ou traité ailleurs. En les ajoutant, on obtient un ensemble dialectal unique dans le domaine littéraire.
Nous avons montré l'habileté de notre auteur à en faire ressortir le pittoresque et la couleur locale, et ses procédés interprétatifs pour les rendre accessibles aux lecteurs.
De ce grand nombre de provincialismes, une quinzaine à peine est restée dans la langue générale (en dehors des noms d'histoire naturelle, etc.): Baliverne, bilboquet et billevesée, croquignole, écrabouiller et esclaffer, estropiât, farfadet et farfouiller, faribole, fat, lendore, etc. C'est là à peu près tout le résidu de la masse de provincialismes risqués par Rabelais et qui, restés confinés dans son roman, constituent, vis-à-vis des lecteurs modernes, la plus sérieuse difficulté pour la compréhension du texte. Malgré cet inconvénient, leur valeur linguistique demeure considérable.
Remarquons d'ailleurs, en ce qui touche cette infime survivance d'un si grand nombre de provincialismes, que d'une trentaine de mots gascons employés par Montaigne, un ou deux ont seuls survécu. C'est également le cas pour la masse de saintongeaisismes et de gasconismes qu'on lit chez d'Aubigné.
Ainsi archaïsmes, provincialismes, souvenirs classiques reviennent tour à tour dans le vocabulaire rabelaisien et lui donnent un cachet à part. De là, aussi, cette richesse verbale unique, dont nous avons donné au cours de cet ouvrage de nombreux exemples. Ajoutons-y le suivant qui n'est pas moins significatif.
On connaît l'abondance et la variété des termes de beuverie dans notre roman. Cette diversité n'est pas moins grande en ce qui touche la nomenclature des vases à boire, suivant leurs formes et leurs dimensions (i).
(i) Voici les passages essentiels :
« A l'issue de table il distribua à chascun d'iceulx tout le parement de son buffet, qui estoit au poys de dishuit cens mille quatorze bezans d'or : en grands vases d'anticque, grands potz, grands bassins, grands tasses, couppes, potetz, candélabres, calathes, nacelles, violiers, drageouoirs, et autre telle vaisselle toute d'or massif » (1. I, ch. li).
« Les officiers de gueulle dressèrent les tables et buflfetz,.. apportèrent tanquars, frizons, flaccons, tasses, hanatz, bassins, hydrles » (1. IV, ch. Lxiv).
« Au bout du vinoble passasmes dessous un arc antique, auquel estoit le trophée d'un beuveur bien mignonnement insculpé : sçavoir est, en