II. — Le diable
Le démon est parfois dupé par les gens simples, la malice populaire se complaisant à lui attribuer une stupidité sans bornes. Tel est le cas du Diable de Pape/tguière : « Gomment le petit Diable fut trompé par un laboureur de Papefîguiere » (1. IV, ch. xlv etxi.vn). En voici le sujet:
Un diableteau contraint un paysan à partager avec lui les fruits de sa récolte. Comme le Diable se réserve la première fois tout ce qui est en terre et la seconde fois tout ce qui en sort, le Laboureur, en semant d'abord de la touselle et ensuite des raves, se trouve avoir tout et le petit diable rien. Aussi propose-t-il au Laboureur de s'entregratter et de laisser au vainqueur le champ tout entier. Craintes du bonhomme. Sa femme le réconforte et imagine un plaisant stratagème pour effrayer le diablotin, qui se sauve de belle peur et abandonne sans combat son champ au Laboureur.
Ce conte joyeux, imité par La Fontaine, se retrouve un peu partout. On en a cité, pour la première partie, des versions plus ou moins approchées recueillies en Allemagne, en Danemark et en Esthonie (4). Quant à la deuxième partie — le diable voudrait combattre avec le paysan, mais il y renonce par la ruse de la paysanne [ruse obscène dans Rabelais] — elle se retrouve
(i) C'est-à-dire les savants.
(2) Les gens du commun, les buveurs très illustres.
(3) P. Sébillot, Folklore, t. I, p. 34.
(4) Reinhold Kuhlcr, Klcinerc Schiften ^ur Marchenforschung, Weimar, 1898, p. 77 : « /.u Rabelais ».
dans un autre conte du Schleswig-Holstein. Dans ce récit populaire, la paysanne montre au diable, dans une table de chêne, une énorme fente que son mari aurait faite avec son petit doigt. A la question du diable : « où il se trouve à ce moment ? » , la femme répond (comme dans Rabelais) qu'il est allé chez le maréchal se faire aiguiser les ongles.
m. — Légendes d'animaux.
Rabelais a consigné, dans son roman, de nombreuses légendes zoologiques remontant à l'Antiquité ou au Moyen Age et qui étaient encore généralement admises à l'époque de la Renaissance. Telles, d'une part, les légendes antiques relatives au Crocodile, au Cygne, au Phénix, au Phoque, à l'Unicorne ; et d'autre part, les traditions médiévales sur la Coquatris, la Licorne, le Pluvier, etc.
Nous avons étudié ailleurs (i) ces récits merveilleux que Rabelais a puisés tantôt dans Pline et tantôt dans les Bestiaires. Leur écho s'est prolongé au-delà du xvi' siècle et plusieurs subsistent encore dans la littérature populaire de nos jours.