‹ La langue de RabelaisChapitre 104 sur 218 · I. — Les Saints · texte numérisé non relu

I. — Les Saints

Très fréquentes dans la littérature populaire, les légendes de saints ont été popularisées par des recueils hagiologiques, dont le plus célèbre, la Légende dorée du dominicain Jacques de Voragine, remonte en manuscrit au xni" siècle et en imprimé à 1474. Mais ces légendes ne présentent que des traces isolées dans Rabelais. Citons cependant comme exemple la tradition touchant saint Martin, évêque de Tours, un des saints les plus populaires de la France : « Le Diable à la messe de sainct Martin, escripvant le quaquet de deux gualoises, à belles dentz alongea son parchemin » (1. I, ch. vi).

Du Fail y fait également allusion, dans le v" chapitre des Contes d'Eairapel: « Vertu Sainct George, dit le Chanoine,^ qui tordoit la gueule comme le Diable, qui escrit le caquet des femmes, derrière sainct Martin ».

Cette légende que connaît Jacques de Voragine (i), est rapportée dans la Vie et Les Miracles de sainct Martin (2) du xv° siècle (réimprimé en 15 16) (3).

{\) La Légende dorée, trad. Gustave Brunct, t. I, p. ."44 à 353 : Légende de saint Martin.

(2) Nous citons le texte d'aprùs l'étude de Gustave Cohen « Rabelais et la légende de saint-Martin », dans Rev. Et. Rab., t. VIII, p. 342.

(3) En voici le texte (fol. E i vo) :

«Ainsi, comme saint Martin disoit sa messe, saint Briz regarda à

On trouve la première anecdote intercalée, vers la même époque, dans le Livre du Chevalier de la Tour Landry (i), et, vers 1530, Marot (2) la raconte à son tour dans une pièce de vers (insérée dans le^ Mots dorez de Cat/ion de 15^2) qui ne mentionne pas le nom du saint.

Pèlerinages. — Les pèlerins et les pèlerinages, d'une si grande importance sociale dans le passé et jusqu'au xvf siècle, ne sont pas non plus oubliés dans le roman. Rabelais en parle au ch. xxxvni de Gargantua, où il représente les pèlerins « saultant avec leurs bourdons comme font les micquelots », c'est-à-dire les pèlerins du mont saint Michel. Plus loin, au ch. XLv, pendant que les convives banquettent joyeusement, Grandgousier se met à interroger les pèlerins amenés par Frère Jean : « De quel pays ils estoient, dont ils venoient et où ilz alloient. Lasdaller pour tous respondit: Seigneur, je suis de sainct Genou en Berry, cestuy cy est de Paluau, cestuy cy est de Onzay, cestuy cy est de Argy, et cestuy cy est de Villebrenin. Nous venons de Sainct Sébastian, près de Nantes, et nous en retournons par noz petites journées ».

Le plus fameux de ces pieux voyages était celui de saint Jacques de Compostelle, dont les pèlerins ont joué un rôle im-

costé de l'jy et vit deux femmes, lesquelles estoyent venues pour ouyr sa messe : lesquelles caquettoient ensemble et, à costé d'elles, avoit ung dyable, lequel escripvoit en du parchemin ce qu'elles disoient; mais les deux femmes furent si longuement à caquetter que le dyable n'avoit plus de parchemin qui ne fust presque escript. Lors se print à tirer son parchemin avecques les dens pour le allonger et tira tellement que son parchemin rompit et cheut le dyable à la renverse et se cuyda casser le col... »

(i) Comme ce curieux texte n'a jamais été cité, nous le donnons en note d'après l'éd. Montaiglon (1854), ch. xxix : De Saint Martin de Tours et de Saint Brice et de dyable.

« Et encore vouldroye que vous sceussiez qu'il advint à la messe de Saint Martin de Tours. Le saint homme chantoit à la messe, sy luy aidoit son clerc et son filleul ; c'estoit saint Brice, qui après luy fut arcevesque de Tours, lequel se prit à rire, et Saint Martin s'en apperceut, et que la messe fut chantée, Saint Martin l'appella et luy demanda pourquoi il avoit ris, et il respondy qu'il avoit veu l'ennemy qui mettoit en escrit ce que les femmes et les hommes s'entredisoyent tant il disoit la messe, dont il advint que le parchemin d'un des anemis fut trop court et petit, et il le prist à tirer aux dens pour le esloigner, et qu'il le tira fort, if lui eschanpa tellement qu'il se fery de la teste contre la masiere. Et pour ce m'en ris ».

(2) Ed. Guiffrey, t. II, p. 21, note.

2l4 FAITS TRADITIONNELS

portant dans la formation des chansons de geste. Ce pèlerinage a laissé dans la langue un souvenir qui subsiste toujours : le chemin de saint Jacques, qui désigne la voie lactée (1. H, ch. n) : « Une grande partie du ciel, que les Philosophes (i) appellent via lactea: et les Lifrelofres (2) nomment le chemin sainct Jacques ».

Selon la Chronique de Turpin, saint Jacques apparut à Charlemagne dans la voie lactée qu'il regardait et lui indiqua ce chemin pour aller en Espagne (3). Cette voie devint le chemin des pèlerins, d'où son nom français {chemin de saint Jacques) et espagnol {route de Santiago).

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