V. — Légendes diverses
Parmi les récits légendaires rapportés par le roman rabelaisien, un des plus curieux concerne le Roy Petault, sur le compte duquel l'auteur a recueilli une version qui lui est particulière : « En pareille forme que le roy Petault, après la journée des Cornabous, ne nous cassa proprement parlant, je diz moy et Cour-
(1) Dans notre Hist. nat. Rab., p. 52 à 77 et p. 197 à 208.
(2) Ibidem, p. 137 à iSg.
caillet, mais nous envoya rafraischir en nos maisons. Il est encore cherchant la sienne » (1. III, ch. vi).
Nous n'avons pas retrouvé, dans la littérature orale, cette circonstance du Roy Petault. qui est encore à la recherche de sa maison. Mais nous pouvons ajouter sur ce personnage mystérieux quelques détails complémentaires à ceux donnés par Rabelais et remontant à peu près la même époque.
Dans un Essai s«r les Proverbes, recueil anonyme de la dernière moitié du xvi" siècle, on lit ces curieux renseignements :
,0 ^^0 crapaud) : L'Hostel du Roy Petaud où chascun est maistre. Nomadum dicitur de eo statu in quo stultiores et impii tuto grassantur.
2° (v- Roy): C'est la Cour du Roy Petaud, chascun y est maistre, Anarchia, Cyclopum regio.
Un peu plus tard, la Satyre Menippée fait la même allusion (éd. Frank, p. 121) : « Messieurs, je vois bien que nouj sommes à la cour du Roy Petault, où chascun est maistre ».
Antoine Oudin, dans ses Curiosités (1640), donne cette explication : « La Cour de Roy Petaud, tout le monde y est maistre, c'est-à-dire un lieu où tout le monde commande, où l'on ne connoist point de différence entre les maistres et les valets. Vulgaire )).
Qui est donc ce Roi Petaud .?
On a fait sur son compte les suppositions les plus singulières (i). Il faut tout d'abord écarter le rapprochement souvent proposé avec le « bonhomme Peto, marchant d'Orléans », dont parle du Fail dans le x' de ses Contes d'Eutrapel (2).
Le Dictionnaire génr'ral, y voit un « nom propre de fantaisie, dérivé plaisamment âe peter ». Comme Cotgrave rend petaud a la fois par « péteur » et par « piéton, laquais », Livet adopte cette dernière interprétation : « C'est la cour des laquais où chacun, en qualité de joi Petaud, est l'égal des autres et veut être le maître ». Aucune de ces conjectures ne mérite qu'on s'y arrête.
Kn voici une autre que nous avons présentée il y a quelques années (^) et que nous allons corroborer par des preuves nouvelles.
(i) Voy. I.ittrc, et I.ivet, Lexique de Mulirrc, t. III, p. 267.
(2) Em. Pliilippot, Essai sur du Fail, p. 145.
(3) Zeitschrift fur nnnanische Philologie, t. XXXI (1907), p. 270.
Ce roi Pétaiid est, à notre avis, tout simplement le Roitelet, le Régulas cristatus de Cuvier, appelé dans les patois : Roi péiaud, c'est-à-dire péteur (sens de petaud dans Tabourot), à cause de sa très petite taille : le roitelet est le plus petit oiseau de notre pays. C'est pour la même raison que, dans le Forez, il est nommé rei petaret, ou roi petit pet.
Belon, dans ses Oyseaulx (1554), en donne une longue description, dont certains détails pourraient jeter quelque clarté sur la légende rapportée par Rabelais (i).
Le Roy Petault de Rabelais représente, chez Belon, une légende zoologique, dont les éléments pourraient contribuer à reconstituer la teneur. Ajoutons-y ces quelques particularités consignées par Salerne, dans son Ornithologie (1767), p. 241 : « Le Roitelet, crcté ou huppé, est commun en Sologne et dans les environs d'Orléans, surtout en automne et en hiver : car on cesse de le voir dès le premier printemps. On prétend qu'il s'en va pour lors, et qu'il ne fait point son nid dans ce pays-ci (2) ».
Donc, d'une part, la vie solitaire de l'oiseau et sa disparition temporaire donnent la clé de la légende rabelaisienne, et d'autre part, son extrême petitesse et son appellation légendaire de « roi » (3) ou « roitelet (4) », appellation motivée par une sorte d'huppe jaune d'or qu'il porte sur les côtés de la tête, explique le trait de la malice populaire, qui voit dans la cour de ce roi minuscule un lieu de désordre et de confusion, où tout le monde est maître. De là la valeur ironique du proverbe qu'on lit à plusieurs reprises dans Molière {Tartufe, acte I, se. i) :
(i) Voici le passage qui nous intéresse (p. 342): « Le Roytelet est diversement nommé en France; car les uns dient le Roy Bertauld, les autres un Berichot, les autres un Bœuf de Dieu. Il aime à se tenir seulet, et mesmement s'il trouve un autre son semblable, et principalement s'il est masle, ils se combatroient l'un l'autre jusques à ce que l'un demeure vainqueur. Et est assez au vainqueur que le vaincu s'enfuye devant luy. Il est toujours gay, alegre et vioge ».
(2) t On l'appelle, remarque plus loin Salerne (p. 244), en Provence Roi Bedelet ; en Saintonge, Roi Bouti ; à Nantes, Beruchon et Bertaud ; en Sologne, Roibery, Robery ou Roable; en Anjou, Bérichon ou Roi Ber taud ».
(3) En Grèce (^v-iiliv^) et en Allemagne (Zaïmkônig).
(4) En Italie {regulus) et en France {roitelet).
On n'y respecte rien, chacun y parle haut.
Et c'est tout justement la cour du roi Petaud (i).
Les plus anciens témoignages littéraires que nous venons de citer, remontant à la fin du xvi' siècle, donnent notre expression déjà sous sa forme typique et proverbiale, alors que le texte rabelaisien, antérieur environ d'un demi-siécle, nous renvoie manifestement à une légende zoologique, dont nous ne possédons jusqu'ici que des données fragmentaires. Mais l'origine légendaire du minuscule Roi Pétaud et de sa cour anarchique reste pour nous hors de doute.
(i) Reste à dire un mot sur Ténigmatique « Journée des cornabous ». Nous ignorons si ce détail appartient à la légende populaire ou bien s'il a été ajouté par Rabelais, pour faire pendant à Courcaillet <\\i'\ suit. Cornabouc signifie cornet à bouquin (sens encore usuel en poitevin) et courcaillet désigne « certains petits instruments de cuir et d'os qui peuvent exprimer la voix de la caille » (Belon). Ces deux noms feraient tout simplement allusion aux cris jetés par les roitelets et les cailles en tombant dans les pièges qu'on leur tend.
Les traditions populaires, nous l'avons dit, se trouvent à la base même du roman rabelaisien. Les ancêtres immédiats de Pantagruel, Gargantua et surtout Grandgousier, appartiennent encore à l'âge préhistorique. Leurs faits et gestes sont enveloppés des brouillards du mythe. Rabelais, dans la suite, s'efforce d'humaniser ses géants. Il leur donne les soucis et les préoccupations des hommes de la Renaissance, mais il leur laisse leurs allures et leurs proportions gigantesques.
Il puise à pleines mains dans les traditions de son époque, aussi bien de source populaire que d'origine livresque. Nous étudierons successivement les unes et les autres.
A. — TRADITIONS GARGANTUINES
Au début du xvi' siècle, la littérature orale était d'une abondance singulière sur les géants et particulièrement sur Gargantua (i). Il circulait sur le compte de ce personnage fabuleux de nombreuses traditions isolées, dont quelques-unes sont restées, comme on le verra, étrangères à notre auteur; .d'autres constituaient un ensemble légendaire sur la vie du géant, sur ses origines et ses prouesses.
Il parut une version de cette légende au début d'août 1532, au moment des foires de Lyon, sous ce titre : Les Grandes et Inestimables Cronicqiies du grant et énorme géant Gargantua (2).
(i) M. Abel Lefranc est souvent revenu sur ce sujet, dans la Revue des Etudes rabelaisiennes (t. V, p. 45 à 5i, et t, X, p. 481 et suiv.) et dernièrement dans l'Introduction qu'il a écrite en tête de l'édition savante des Œuvres de Rabelais, Paris, igiS et suiv.
(2) Les bibliographes, depuis Ch. Brunet (i833) jusqu'à Paul Plan (1904, p. I : « opuscule incontestable de Rabelais »). n'ont cessé d'attribuer cet opuscule à Rabelais lui-même. La langue, le style et la contexture, seuls critères décisifs, échappent au cadre de la biblio-
Ce livret eut une vogue immense, dont Rabelais témoigne (i) quelques mois plus tard dans le Prologue de son Pantagruel, (achevé d'imprimer en octobre 1532).
Ce succès prodigieux a probablement suggéré à notre auteur, après la publication du Pantagruel, l'idée de faire de ce livret populaire le point de départ de son propre Gargantua. Ce qui fait que ce géant occupe, dans l'œuvre rabelaisienne, la première place, qui lui est due dans l'ordre généalogique, bien que La Vie inestimable du grand Gargantua, père de Pantagruel, ne parut qu'au début d'octobre 1^34, c'est-à-dire deux ans après la publication de Pantagruel, dont le Prologue débute ainsi :
Très illustres et très chevaleureux champions, gentilz hommes et aultres, qui voluntiers vous adonnez à toutes gentillesses et honnestetez, vous avez n'a gueres veu, leu, et sceu, les Grandes et inestimables Chronicques de l'énorme géant Gargantua : et comme vrays fidèles les avez crues gualantement, et y avez maintes foys passé vostre temps avecques les honorables Dames et Damoyselles, leur en faisans beaulx et longs narrez.
Reste à préciser les rapports entre cette humble source et l'œuvre de génie qui s'en est inspirée (2).
Les emprunts de Rabelais sont d'ordre secondaire et plutôt extérieurs. Il dispose du livret populaire, selon son habitude, librement et à sa fantaisie : tantôt il cite textuellement, tantôt il
graphie. Il suffit de parcourir une page du livret pour avoir le sentiment net que Rabelais ne peut en être l'auteur Voy., à cet égard, M. Lefranc, dans l'Introduction citée ci dessus, p. xxxix à xLiir.
(i) (( Le monde a bien congneu par expérience infallihle le grand émolument et utilité qui venoit de ladicte Chronicque Gargaiituine : car il en a esté plus vendu par les imprimeurs en deux moys, qu'il ne sera acheté de Bibles en neuf ans ». Ces « deux moys » sont les mois d'août et de septembre. Cf. Rev. Et Rab., t. IX, p. 154.
(2) Voy. la dissertation de LuJwig Ehrichs, Les grandes et inestimables Cronicqucs de Gargantua und Rabelais Gargantua und Pantagruel, Strasbourg, 1889 (L'auteur attribue l'opuscule à Rabelais : ses arguments sont spécieux, il passe sous silence les preuves du contraire). — M. Kesselring, Die Bc^iehiingen der Cronicque Gargantuinc ju Rabelais' Gargantua, Programme de 1901 (n'ajoute rien d'essentiel au travail précédent;.
Nous renvoyons à l'édition critique que Charles Brunct a donnée en i85î des Grandes et Inestimables Cronicques (à la suite de ses Recherches sur Rabelais, Paris, i852). Une réimpression fac-similé a été donnée par Seymour de Ricci dans la Rev. Et. Rab., t. VIII (1910), p. Gi à 92.
modifie ou amplifie les détails traditionnels. Il les emploie comme un canevas sur lequel il brode ses joyeuses fantaisies, comme un intermède pour préluder à ses idées profondes et lumineuses sur l'éducation, sur la scolastique, sur la politique, sur la vie libre et la pensée indépendante, idées qui ont fait époque dans l'histoire de l'esprit humain.
Nous n'en retiendrons que les tniits exclusivement traditionnels appartenant primitivement à la Chronicque ou ajoutés par Rabelais.