I. — Chronicque gargantuine
Ce petit livre de colportage est la source des détails se rapportant à la généalogie, à la voracité, à la livrée du géant, à son énorme jument et à son voyage à Paris ; mais Rabelais s'est plutôt efforcé de réduire le côté merveilleux de la Chronicque. C'est ainsi que l'enchanteur Merlin, « un très expert nigromancien », qui y joue un rôle considérable, est complètement absent du roman. Nous allons passer en revue ces traits traditionnels.
Origine. — Rabelais a tiré de la CJironiccjue les noms propres des parents de son géant : Grant Gosier et Galemelle (i). Il a transcrit tel quel le nom du père, mais il a modifié celui de la mère en Gargamelle (2), pour faire pendant à Gargantua, ces trois noms désignant le « gosier » et faisant ainsi allusion à la capacité énorme de leur estomac.
Dans la Chronicque, Grand Gosier et Galemelle sont l'œuvre de l'enchanteur Merlin, qui les crée des ossements de deux baleines ; chez Rabelais, Gargamelle est la « fille du roy des Parpaillos » (3), c'est-à-dire des Papillons, terme de dérision que
(i) Dans le parler populaire normand, g-<^/eme//<? désigne le ]a.hot {gale) et le « gourmand n (aussi galumelle). C'est le pendant provincial de gargamelle, synonyme plus ancien et plus répandu, dont la finale a passé analogiquement au vocable normand. Galemelle ou galumelle se rencontre souvent dans la Muse Normande (i625) du poète rouennais David Ferrand. Rabelais lui a donc substitué un équivalent plus généralement connu.
(2) Remarque déjà faite par l'auteur du Moyen de parvenir.
(3) Un demi-siècle après Rabelais, pendant les guerres de religion, on a appelé, pour la même raison méprisante, Parpaillots les nouveaux convertis au protestantisme, qui passaient pour païens aux yeux des fidèles.
la tradition populaire donnait en Italie aux roitelets païens :
Che di tu, re di farfalle o di pecchie ?
« Qu'est-ce que tu dis, roi des papillons et des abeilles? » demande Rinaldo, dans le Morgante de Pulci, à un païen qu'il méprise (chant x, strophe lix).
L'interprétation burlesque du nom de Gargantua suit la même analogie verbale (i). L'explication de la Chronicque est moins plaisante, parce que moins compréhensible (2).
Par contre, le nom de Badebec. femme de Gargantua : « fille du roy des Amaurotes en Utopie », passa du Pantagruel de Rabelais dans l'addition de 1533 de la Chronicque, où elle devint « fille du roy Mioland », qui avait été tué et mangé par les Tartarins et Canibales.
Tous ces noms propres, remarquons-le, renvoient à un pays au-delà de la Loire, où ils sont toujours vivaces. En Languedoc, grand gousié, grand gosier, signifie « gourmand, goulu » (3) ; garganielle y désigne la gorge, le gosier, comme ^a/'^a/i^e, d'où gargantuas (aujourd'hui gargantuaa), vorace ; en Gascogne, comme en Saintonge, badebec veut dire badaud, proprement bâille-bec. Seul, le nom primitif de Galenielle, synonyme de Garganielle, est spécifiquement normand.
La plus ancienne mention que nous possédions du nom de Gargantua, comme sobriquet donné à un valet de ferme (« gros mangeur »), est attestée dans un manuscrit limousin de 1470. Le curé de Mérignat (Creuse) inscrivit à la date du 4 février dans son registre, que Gargantuas étah venu loger pour deux jours en la sala, c'est-à-dire dans le palais de l'évêque de Limoges (4). Ce texte prouve que, dans la seconde moitié du xv' siècle, la tradition
(i) Cf. 1. I, ch. vu: « Le bon homme Grandgousier entendit le cry horrible que son filz avoit faict entrant en lumière de ce monde, quand il brasmoit demandant, à boyre, à boyre, à boyre, dont il dist, que i^rand tu as, supple le gousier ».
(2) Cf. p. 6 : « Grant Gosier advisa que elle estoit accouchée, et apperceut que c'estoit d'ung lilz masle. Adonc le nomma Garp:antua (lequel est ung verbe grec), qui vault autant à tiire comme tu as un beau filz »
(3) Dans un conte gascon, le Grand Gusié (Grand-Gésier) est un géant glouton qui avale des oiseaux, du bétail, des hommes et, faute de mieux, les pierres et les bois. Voy. Sébillot, Gargantua, p. 289.
(4) C'est à M. A. Leroux qu'on doit cette trouvaille. Voy. son volume Dernier choix de documents historiques sur le Limousin, Limoges, 1906, p. 291. M. Ant. Thomas a apjjclc l'attention des rabelaisants sur ce texte précieux (Rcv. Et. Rab., t. IV, p. 217).
gargantuine était déjà populaire dans le Limousin, où les souvenirs de notre géant sont encore aujourd'hui nombreux et vivaces (i).
Voracité. — L'énorme appétit de Gargantua a frappé l'imagination populaire. D'après la Chronicque, sa mère qui l'allaita (( pouvoit bien porter à chascune de ses mammelles cinquante pippes de laict » (p. 7). Plus tard, le roi Artus, pour récompenser sa bravoure, le fit régaler d'un souper digne de ses proportions gigantesques (2).
Dans le roman rabelaisien, Gargantua, à peine né et baptisé :
lui feurent ordonnées dix et sept mille neuf cens treze vaches de Pautille et de Brehemond, pour l'alaicter ordinairement, car de trouver nourrice suffisante n'estoit poi^sible en tout le pays, considéré la grande quantité de laict requis pour icelluy alimenter. Combien qu'aulcuns docteurs Scôtistes ayent affermé que sa mère l'alaicta : et qu'elle pouvoit traire de ses mammelles quatorze cent deux pippes neuf potées de laict pour chascune foys (ch. vu).
Un autre trait de la Chronicque avait déjà été utilisé dans le Pantagruel :
Pantagruel se asseoyt à table. Et par ce qu'il estoit naturellement phlegmaticque, commençoit son repas quelques douzaines de jambons, de langues de boeuf fumées, de boutargues, d'andouilles, et telz aultres avant coureurs devin... Ce pendent quatre de ses gens luy gettoient en la bouche l'un après l'autre continûment moustarde à pleine palerées, puis beuvoit un horrificque traict de vin blanc, pour luy soulaiger les roignons (ch. xxi).
D'ailleurs, ce thème de la voracité colossale, à laquelle fait, allusion le nom même de notre géant, est encore aujourd'hui familier aux traditions populaires (3) et la première mention du
(i) Ces souvenirs sont à peine représentés dans le Gargantua de M. Sébillot: le Limousin, comme l'Anjou et la Touraine, na lui a fourni que des contributions insignifiantes. Mais des enquêtes ultérieures pourraient réserver à cet égard des surprises.
(2) « Et pour entrée de table luy fut servy les jambons de quatre cens pourceaulx saliez, sans les andouilles et boudins ; et dedans son potaige, la chair de deux cens lièvres; et quatre cens pains, dont ung chascun pesoit cinquante livres ; et la chair de deux cens beufz gras, dont il avoit mangé les trippes à l'entrée de table... Et chascun quartier de beuf ne luy montoit que ung morceau; et quatre puissans hommes qui sans cesser, à chascun morceau qu'il mangeait, luy jectoyent chascun une grande palerée de moustarde en la gorge. Et pour la desserte luy servent quatre tonnettes de pommes cuyttes, et beut dix tonneaulx de cidre, à cause qu'il ne beuvoit point de vin » (p. i5 à 16).
(3) Voy. P. Sébillot, Gargantua, p. i et 118.
nom. de Gargantua, au xv' siècle (on vient de le voir), comme sobriquet d'un valet de ferme, semble déjà posséder cette acception de glouton, qui a survécu jusqu'à nous, en Saintonge comme en Languedoc.
Une pièce de l'ancien théâtre, la Farce du Goutteux, du xvi' siècle, relève également cette gourmandise traditionnelle {Ane. Théâtre t. II, p. 176) :
Monsieur, quand la grappe fut meure, Incontinent l'on vendengea.
Gargantua beut et mangea, A son desjeuner seullement, Douze vingt miches de fourment, Ung bœuf, deux moutons et un veau.
Et si a mis du vin nouveau, A deux petits traictz dans sa trippe.
Deux poinçons avec une pippe, En attendant qu'on deust disner.
Mais il s'agit ici, très vraisemblablement, d'une allusion au roman rabelaisien lui-même, et non pas d'une tradition indépendante (i).
Massue. — Pour combattre les ennemis du roi Artus, Gargantua demanda (p. 14) « qu'on luy fist une masse de fer de soixante piedz de long et que pour le bout elle leust grosse comme le ventre d'une tine (navire)... La masse fust tantost faicte par la science de Merlin ».
Cette massue était d^nc phece, comme on disait alors, c'està-dire qu'elle résistait à toute arme ofïensive. Suivant un procédé de transposition qui lui est familier, Rabelais a donné cette massue merveilleuse à l'ennemi de Pantagruel, à Loup-Garou, chef des géants du roi Anarche.
Plus tard, vers 1 534, Gallimassue ou Grande massue devient, dans les Cronicques admirables (2), le nom du héros de ce pastiche rabelaisien : « Le grant géant nommé Gallimassue au pays de Gaulle » n'y occupe pas moins de huit chapitres, fort médiocres d'ailleurs.
Habillement. — La C/t/'on/c^we consacre un chapitre circons-
(i) Cf. Em. Philippot, Rev. Et. Rab., t. IX, p. 372 et suiv., et Abel Lefranc, Introduction, p. xxxii et suiv., à l'édition des Œuvres de Rabelais.
(2) Comme l'a montre Seymour de Ricci {Rcv. Et. Rab., t. VII, p. i à 28), ces Cronicques sont l'œuvre de François Cirault^ auteur d'un pastiche antérieur : La grande et merveilleuse vie de trespuissant et redouté roy
tancié au costume du géant : « Comment Gargantua fut habillé de la livrée du roi Artus ». Les données en passèrent à peu près textuellement — depuis la chemise et le pourpoint jusqu'au bonnet à la coquarde et au plumard — dans le chapitre viii du roman : « Comment on vestit Gargantua ».
Rabelais s'est borné cette fois à y ajouter quelques menus détails d'origine traditionnelle. C'est ainsi que, pour confectionner les gants de notre géant, « feurent mises en œuvre seize peaux de lutins et trois de loups guarous... », peaux douées d'une vertu préservative.
Monture. — La Chronicque raconte que Merlin fîst « une merveilleuse jument pour porter le père et la mère de Gargantua » (p. 4). Suivant le roman, c'est Fayoles, quart roi de Numidie, qui
envoya du pays de Africque à Grandgousier une jument, la plus énorme et la plus grande que feut oncques veue, et la plus monstrueuse... Mais sus tout avoit la queue horrible. Car elle estoit poy plus poy moins grosse comme la pile sainct Mars auprès de Langés: et ainsi quarrée avecques les brancars ny plus ny moins ennicrochez, que sont les espicz au blé (ch. xvi).
Montés sur cette jument, nous dit la Chronicque, Grant Gosier et Galemelle traversent les forêts de Champagne où la bête fut assaillie par des taons (i).
Rabelais fit sien cet épisode qu'il raconte avec sa vivacité coutumière au chapitre xvi^ de Gargantua.
Paris. — Un des épisodes les plus curieux de la Chronicque est le voyage de Gargantua à Paris, après la mort de ses parents (2).
Gatgantiia, translaté de Grec en Latin et de Latin en François (s. 1. n. d.). Dans celui-ci, comme dans l'autre, de vagues allusions se mêlent à des souvenirs précis tirés du roman de Rabelais. L'importance littéraire de ces deux pastiches est fort mince, leur valeur traditionniste, nulle.
(i) « Ladicte jument, qui avoit la queue de deux cens brasses, et grosse à l'advenant, se print à esmoucher; et alors vous eussiez veu tomber ces gros chesnes menu comme gresle ; et tant continua ladicte beste, que il n'y demoura arbre debout que tout ne fust rué par terre. Et autant en fîst en la Beaulce ; car à présent n'y a nul boys, et sont contrainctz les gens du pays de eulx chauffer de feurre ou de chaulme ».
(2) « Il lui souvint qu'il avoit ouy dire que Paris estoit la plus grant ville du monde. Il lui print envie de y aller ; car il appeloit à veoir choses nouvelles, comme font jeunes gens. Lors il monta sur sa grant jument et se mist à chemin. Quant il fut près, il se mist à pied et envoya paistre la jument, puis va entrer en la ville et se alla asseoir sur
Rabelais a dramatisé à sa manière ce récit traditionnel, auquel il ne consacre pas moins de trois chapitres (xvii à xx), grâce à l'intervention du plaisant personnage Janotus de Bragmardo, tj'pe du docteur sorbonniste qu'il a créé de toutes pièces.
CoMPissERiEs. — L'addition de la C/ironic^ae de 1533 rapporte qu'à la suite des énormes quantités de cidre avalées par notre géant — exactement (( mille cinq cens ponsons » (p. 30) — son déluge urinai fut tellement abondant « qu'il fist une petite rivière, laquelle on appelle encore de présent Robec ».
Dans le roman, ce thème traditionnel de l'origine de certains cours d'eau reparaît à plusieurs reprises.
Le pissefort de Gargantua menace de faire périr les Parisiens (ch. xvii), dont il noie « deux cens soixante mille quatre cens dixet huyt, sans les femmes et petiz enfants ». Plus loin, ch. xxii, les (( compisseries » des chiens donnent naissance à un ruisseau qui « de présent passe à sainct Victor, auquel Guobelin tainct l'escarlatte... » Et ailleurs (1. II, ch, xxxiii), la chaleur de l'urine de Pantagruel produit les « bains chaulx » qui existent « en France en divers lieulx ».
Dent creuse. — Il est question dans la Chronicque de prisonniers que Gargantua apporta « en la fante de ses manches » (p. 23).
Une autre lois, Gargantua prit cinquante prisonniers, et « les mist en une dent creuse qu'il avoit. Kn la dite dent creuse avoit ung jeu de paulme pour esbatre lesditz prisonniers. Et mist le Roy dedans sa gibessiere » (p. 27).
Ce curieux épisode devint chez Rabelais le sujet du chapitre XXXVIII : « Comment Gargantua mangea en sallade six pèlerins ». Une fois dans la bouche de Gargantua, les pèlerins, après avoir évité les meules de ses dents, manquent d'être noyés par le vin qu'il boit :
une des tours de Nostre-Dame : mais les jambes lui pendoyent jusques en la rivière de Seine; et regardoit les cloches de l'une et puis de l'autre, et se print à branslcr les deux qui sont en la grosse tour, lesquelles sont tenues les plus grosses de France. Adonc vous eussiez veu venir les Parisiens tous à la foule qui le regardoyent, et se mocquoyent de ce que il estoit si grant. Lors pensa que il emporteroit ces deux cloches, et que il les pendroit au col de sa jument ainsi qu'il avoit veu des sonnettes au col des mules. Adonc s'en part et les emporte. Qui furent marris, ce furent les Parisiens; car de force ne falloit point user contre luy. Lors se mirent en conseil, et fut dit que l'on yroit le supplier qu'il les apportas! et mist en leurs places où il les avoit prinses, et que il s'en allast sans plus revenir, et luy donnèrent troys cens bcufz et deux cens moutons pour son disner, ce que accorda Gargantua » (p. 11 et 12),
Mais par malheur l'un d'eux tastant avecques son bourdon le pays, à sçavoir s'ilz estoient en sceureté, frappa rudement en la faulte d'une dent creuze, et ferut le nerf de la mandibule, dont feist très forte douleur à Gargantua (ch, xxxviii).
Ce fut là leur salut : pour soulager son mal, le géant se fit apporter son cureclents et « vous clenigea messieurs les pèlerins ».
Tels sont les éléments traditionnels que Rabelais a tirés des Grandes et Inestimables Chronicques. Remaniés, développés ou transposés, ces détails, relativement peu nombreux, témoignent de l'intime connaissance que Rabelais possédait de la littérature populaire indigène, depuis les fabliaux et les derniers remaniements des romans de chevalerie jusqu'aux récits traditionnels, aux narrés, qu'il avait entendus ou recueillis oralement.
Ajoutons que la Chronicque Gargantuine, sous une forme abrégée et rajeunie, fît partie, dès le xvii' siècle, de la Bibliothèque bleue des Oudot, imprimeurs à Troyes. Elle y prit ce titre : « Les Chroniques du roy Gargantua, cousin du très regretté Galimassue... avec les merveilles de Merlin, translaté de Grec en Latin et de Latin en François » ( i). Ces vieilles traditions pénétrèrent ainsi à nouveau dans les masses populaires, d'où elles étaient sorties plusieurs siècles auparavant.
Traits ajoutés par Rabelais.
Aux épisodes qui dérivent de sources populaires livresques, Rabelais a ajouté nombre de traits traditionnels, puisés dans le grand courant oral de son époque. Par ailleurs il a procédé par transposition, en attribuant à Pantagruel des faits et gestes que la tradition rattachait à Gargantua ou à d'autres géants du passé. Nous allons examiner ce double aspect complémentaire.
Grossesse. — Gargantua est porté onze mois au ventre de sa mère (ch. m), ce qui, comme le long allaitement, présage un futur héros. Notre auteur atteste le fait par l'autorité à la fois des mythographes, des médecins et des jurisconsultes de l'Antiquité. C'est là un trait commun aux mythes et aux contes populaires.
Naissance. — Gargantua nait « en façon bien estrange » : Gargamelle accouche de l'enfant géant « par l'oreille senestre » (ch. vi), ce qui donne l'occasion à notre auteur de parler des en-
(i) Nous reviendrons sur ce livre de colportage.
fantements étranges et contre nature, en citant à Pappui des récits tirés à Li fois de la mythologie et de la littérature oiale :
Je voas diz, que à Dieu rien n'est impossible Et s'il vouloit les femmes auroient dûresnavent ainsi leurs enfaus par l'aureille. Bacchus ne fut il engendré par la cuisse de Jupiter? Rocquetaillade nasquit il pas du talon de sa mère ? Crocquemouche de la pantofle de sa nourrice ? Minerve nasquit elle pas du cerveau par l'aureille de Jupiter? Adonis par l'escorce d'un arbre de mirrhe? Castor et PoUux de la coque d'un œuf pont et esclous par Leda?
La naissance des enfants pir l'oreille est également mentionnée par Molière, et nous reviendrons sur cette facétie traditionnelle. A la naissance de Pantagruel (1. II, ch. 11) se rattache un détail étrange. Alors que Badebec l'enfantait, sortirent de son ventre soixante et huit mulets tous chargés de sel, neuf dromadaires et sept chamaux chargés de jambons, anguillettes, etc. C'est là un souvenir vague de la Chromcque (p. 25), où les HoUandoys, pour contenter Gargantua, lui baillèrent pour son déjeuner « deux navires chargés de harenc frays, et deux censcacques de micquereaulx saliez et vingt barilles plains de moustarde ».
Transferts. — Rabelais use parfois à son gré des traditions qu'il met en œuvre.
C'est ainsi qu'il attribue à Anarche, roi des Dipsodes, et à ses trois cents géants, « tous armez de pierres de tailles » (1. II, ch. xxvi), ce que la Chronicque gargantuine raconte des Gots et Magots, ennemis traditionnels du roi Artus. Ailleurs, il transfert à Pantagruel des gestes que la tradition rattache à Gargantua ou à d'autres héros. Tel l'épisode du dolmen de Poitiers, connu sous le nom populaire de Pierre levée, sur lequel nous aurons à revenir.
H. — Versions dififérentes.
En dehors des épisodes consignés dans la Chronicque gargantuine, il circulait, à l'époque de Rabelais, d'autres versions qui sont restées étrangères à son roman et que peut-être il a négligées intentionnellement. Nous ne les connaissons malheureusement que par des allusions ou de brèves menti(jns ; mais elles méritent de nous arrêter, car elles témoignent de l'existence d'une véritable Geste gargantuine, dont Rabelais ne semble avoir
connu et utilisé qu'une faible partie. Etant donné le vague de ces traditions, il ne sera possible d'émettre sur leur compte que des supposiiions plus ou moins plausibles.