IV. — Derniers éclios
La tradition a groupé, autour de Gargantua, une masse de souvenirs qu'elle avait rattachés auparavant à de nombreux géants, anonymes et locaux. Rabelais s'est amusé à énumérer, parmi les ancêtres de notre géant, une soixantaine de personnages mythiques qu'il a empruntés à tous les âges et à tous les peuples. L'idée est juste et le procédé conforme à la traditiun elle-mérne qui a fait bénéficier Gargantua des prouesses des géants antérieurs. Il s'est ainsi constitué, comme nous l'avons dit, une véritable Geste gargantuine.
On a essayé d'en recueillir les traces dans toutes les provinces de France (2). Une première enquête a constaté (chose curieuse à noter) que ces traditions sont moins nombreuses dans la Touraine et dans l'Anjou que dans les pays voisias (3). Il se peut qu'une pareille constatation soit infirmée par des recherches ultérieures; car, dans une province toute voisine, le regretté Jean Baffier, sculpteur berrichon (comme il aimait à s'intituler), nous a donné la geste berrichonne de Gargantua telle qu'il l'a recueillie de la bouche de ses parents et des vieillards de son village (4).
(i) Ibidem, p. i63.
(2) C'est l'objet du livre souvent cité de Paul Sébillot, Gargantua dans les traditions populaires, Paris, i883.
(3) Idem, préface.
(4) Nos Géants d'autrefois. Récits berrichons, Paris, 1920.
Les traditions gargantuines modernes sont généralement indépendantes des Grandes Chronicques, à plus forte raison du Gargantua de Rabelais : « Parfois, le conte et le roman se rencontrent sur un détail ou un épisode, mais presque toujours les souvenirs du Gargantua du peuple et du Gargantua littéraire n'ont que des ressemblances passagères » (i).
Dans la littérature orale moderne, le type similaire le plus fréquent est Jean de l'Ours, qui, comme Gargantua, a hérité des prouesses des géants de jadis. Petit garçon, il est déjà d'une force extraordinaire. A quinze ans il se forge une canne de fer qui pèse cinq cents livres. En partant, il rencontre sur son chemin plusieurs géants comme Brise-Chénes, Tranche-Montagnes, etc., dont il fait ses compagnons, à l'exemple de Pantagruel qui s'associe des auxiliaires, des « apostoles », chacun représentant une force ou une qualité extraordinaire. Nous avons déjà mentionné ce trait commun à Rabelais et aux traditions populaires.