III. — Vestiges matériels
Les désignations populaires de monuments mégalithiques, se rattachant au nom de Gargantua, se rencontrent d'un bout à l'autre de la France. Elles sont particulièrement fréquentes dans la Beauce. le Berry et la Franche-Comté, maison les rencontre aussi en Normandie, en Poitou et ailleurs (3).
Ces désignations sont généralement l'écho des traditions relatives à notre géant; mais elles se rattachent parfois à des géants
(1) Voy. l'article de Pierre Champion dans la Rev. Et. Rab., t. IV, p. 273 et suiv.
(2) Sébiliot, Gargantua, p. 52-53.
(3) Voy. Salomon Heinach, Cultes, Mythes et Religions, t. III (1908), p. 364 à 433 : « Les monuments de pierre brute dans le langage et les croyances populaires ». — Paul Scbillot, Le Folklore de France, t. I, p. 3oo à 412 : « Les Rochers et Pierres. Les empreintes merveilleuses».
du passé, dont Gargantua a bénéficié au cours des âges. C'est ainsi qu'une charte du xii^ siècle appelle Curia gigantis, une autre du xiii° Cathedra gigantis, les roches de Saint-Pierre-de-Varangeville, dites aujourd'hui Chaire ou Chaise de Gargantua (i).
Les vestiges que Gargantua a laissés dans la toponymie populaire de la France sont très nombreux. On en a pu dresser des relevés. Des blocs de pierre, des roches à forme singulière, des dolmens, etc., où notre géant a laissé des empreintes (2), y sont désignés comme le berceau, la boite, la dent, le fauteuil, la soupière, le lit de Gargantua.
Le roman renferme plus d'une allusion de ce genre, bien que Rabelais transpose souvent les faits, en attribuant à F^antagruel ce que la tradition rapporte à Gargantua ou à d'autres personnages fabuleux. En voici quelques exemples.
Pierre levée de Poitiers. — Le peuple désigne sous le nom de pierre levée un bloc de pierre ou un dolmen, proprement une pierre enlevée d'un endroit et déposée dans un autre, et fait de ce déplacement une des prouesses gigantales. Un des plus célèbres de ces blocs à l'époque de Rabelais était la Pierre levée de Poitiers. Notre auteur ne manque pas d'en parler :
De faict vint à Poitiers, pour estudier, et proffita beaucoup, auquel lieu voyant que les escoliers estoyent auculnes fois de loysir et ne sçavoient à quoi passer temps, en eut compassion. Et un jour print d'un grand rochier qu'on nomme Passelourdin, une grosse Roche, ayant environ de douze toizes en quarré, et d'espesseur quatorze pans. Et la mist sur quatre pilliers au milieu d'un champ bien à son ayse : affin que lesdictz escoliers, quand ilz ne sçauroyeat aultre chose faire, passassent temps à monter sur ladicte pierre, et là banqueter à force flacons, jambons et pastez, et escripre leurs noms dessus avec un Cousteau, et de présent l'appelle on La Pierre Levée (1. II, ch. v)
Comme on le voit, Rabelais attribue à Pantagruel une prouesse que la tradition rattache ailleurs à Gargantua. A Clergy , dans l'Oise, on montre une « pierre levée », dite Palet de Gargantua, qui passe pour avoir servi de projectile à des jeux de notre géant; de même, dans Indre-et-Loire, Eure-et-Loir, dans la Drôme, etc. (3).
La Chronicque gargantuine fait allusion à ces jeux du géant (p. 7): « Auculnes foys il se esbatoit à getter des pierres de hault
(i) Reinach, loc. cit., p. 376.
(2) Idem, p. 376 à 379, et l'ouvrage cité ci-dessus de Sébillot,
(3) Sébillot, Folk-lore, t. I, p. Sog.
en bas de la montagne, comme font petis enfans, lesquelles n'estoyent point moindres de la pesanteur de troys tonneaulx de vin ».
Plus loin, les parents de Gargantua prennent chacun « un grant rochier » sur leur tête et voyagent ainsi jusqu'au royaume du roi Artus (p. lo) : « Et quant Grant Gosier fut assez avant, il mist le sien sur la rive de la mer, lequel rochier à présent est appelé le mont Sainct Michel. Et mist ledit Grant Gosier la poincte contre mont ; et le puis prouver par plusieurs Alicheletz » (i).
Tymbre de BOURGES. — En parlant de l'enfance de Pantagruel, Rabelais relève cette particularité:
Je laisse icy à dire comment à chascun de ses repas il humoit le laict de quatre mille six cens vaches. Et comment pour luy faire un paeslon à cuire sa bouillie furent occupez tous les pesliers de Saumur en Anjou, de Villedieu en Normandie, de Bramont en Lorraine, et luy bailloit on ladicte bouillie en un grand tymbre qui est encores de présent à Bourges près du Palays, mais les dentz luy estoient desjà tant crues et fortifiées, qu'il en rompit dudict tymbre un grand morceau, comme très bien apparoist (1. II, ch. iv).
L'appellation de tymbre, mot du terroir angevin ou vendéen, au sens d' « auge » ou « cuve », est complètement inconnue en Berry. D'autre part, dans la toponymie populaire, l'absence de tout monument mégalithique portant le nom d'Auge ou Cuve de Gargantua (2), a laissé longtemps obscure l'allusion de Rabelais.
Dans le Berrj^ les pierres à bassin s'appellent ccuelles de Gargantua (^). Cette désignation, ici comme ailleurs (4), remonte assez haut. En 1305, suivant une constatation récente (5), dans le compte de Hugues Gouhaut, bailli de Bourges, il est question de la dépense faite pour replacer la Scutela gigantis du Palais de Bourges, l'écuelle de pierre du géant qui s'y trouvait de temps immémorial et qui avait été enlevée, parce que, une fois par an,
(i) C'est la forme francisée du picard miquelots que Rabelais cite ailleurs (1. I, ch. xxxviii) : « ... saultans avec leurs bourdons comme font les micqiielots... n
(2) Voy. la table alphabétique du Garf^autua de M. Scbillot.
(3) Reinach. p. 378.
(4) Sébiliot, Garf^antiia, p. 9.
(b) Voy. une note d'Abel Lcfranc, dans la Revue du XF/« siècle, t. IV (iqK")), p. iC)2 à iG5: a Le tymbre de l'antagruel à Bourges », et notre étude, ibidem, t. V, p. 82 à 86.
lescrieurs de vin la remplissaient de vin destiné aux pauvres (i).
A partir de quelle époque, l'ancienne désignation générale d'Eciœlle du géant a t-elle été remplacée par l'appellation spéciale Ecuelle de Gargantua? On l'ignore. Cette substitution de notre géant aux géants anonymes du passé nous a déjà frappé à propos de la Chaise de Gargantua, héritière de la Cathedra giganiis du xiii' siècle.
Quoi qu'il en soit, Rabelais a dû connaître l'une ou l'autre de ces appellations ainsi que l'aiTectation spéciale de cette pierre à bassin. A l'époque où il l'a vue, avant 1532, un grand morceau lui manquait, comme il le relève expressément. En donnant à l'écuelle gigantesque le nom de tymbre, inconnu dans le Berry, il s'est simplement servi du procédé de transfert qui lui est familier. Tout en partant de la réalité, il en use librement et interprète les faits à sa fantaisie.