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Prêtre Jean

Ce personnage mystérieux des traditions médiévales est souvent mis en rapport avec les Gots et Magots, qui, après avoir été appliqués aux Scythes, Turcs et Tartares, finirent par désigner les peuples barbares de l'Extrême-Orient.

Dans Joinville, par exemple, les Tartares étaient d'abord sujets d' « un prince crestien, le Prestre Jehan, auquel il payoient tribut » (2). Suivant Enciso, géographe espagnol du début du xvi' siècle, dont la Suma de Geografia (15 19) a été traduite en français par Alphonse le Saintongeois (i 544), « du Gange en oriant jusques à la dernière Inde qui est appelée Cattay, là où souloyent estre les terres du Prestre Jehan et la terre des Gotz et Magotz » (3).

Cette tradition du Prêtre Jean remonte au xif siècle, lorsque se répandit en Europe le bruit qu'il existait en Asie un souverain chrétien. En 1165, on colportait une lettre du Prêtre Jean aux rois d'Occident, décrivant les merveilles de son royaume. Au XIII* siècle, Rutebeuf en fait mention dans son Dit de VErberie ; au xiv% le frère franciscain Odoric de Pordenone, qui parcourut l'Asie entre 13 18 et 1330, donna les premiers détails sur les Indes. Un chapitre de ses Voyages^ le xviii*, est intitulé : « De Pentexoire, la terre au Prestres Jean ». On y lit ce détail : « Entre lui (le Prestre Jehan) et le grand Caan de Cathay a telles convenances et alliances que Prestre Jehan a tous dis à femme la fille du Grand Caan et ainsi leur prédécesseur » (4).

Ces curieux détails passèrent ensuite dans les fameux Voyages de Mandeville, écrits entre 1322 et 1357, dont les récits, où le merveilleux le dispute au fantastique, fourmillent de monstres,

graphie de l'Occident des XIIP, XIV'' et XV^ siècles, Gotehorg, 1907, p. 260 à 265.

(i) Isidore, dans ses Etymologiae (1. XI, ch. 11), remarque déjà : « Gothi a Magog filio Japhet nominati putantur ».

(2) Ed. de Wailly, p. 260.

(3) Voy. Rev. Et. Rab., t. X, p. 59.

(4) Cf. ibid., t. IX, p. 271.

26o FAITS TRADITIONNELS

de prodiges et de fables de toutes sortes. C'est ce caractère romanesque qui explique leur étonnante popularité pendant trois siècles, du xiv' au xvi% et la place que Rabelais leur assigne, sous le nom de Monte ville (i), parmi les livres « dignes de mémoire )) et éminemment populaires.

On sait aussi qu'à la fin de son deuxième livre, l'auteur de Pantagruel s'engage, entre autres promesses fallacieuses, à narrer «comment Pantagruel espousa la fille du Roy de Inde, dict Prestre Jehan ». Or, Mande ville avait consacré à ce dernier un chapitre circonstancié de ses Voyages, le xxx% où on lisait (d'après la version de Lyon, 1480, qu'avait probablement lue Rabelais) : «... la terre Prestre Jehan le Grand, Empereur de Inde. . . Prestre Jehan prend tous jours en mariage la fille du grand Cam et le Grand Cam prend pour la première femme la fille de Prestre Jehan... ». Suit la description des merveilles de son palais et de sa cour que Rabelais aurait probablement mise à profit, s'il avait écrit les chapitres projetés sur les voyages de son héros.

La géographie de la fin du Moyen Age ne connaît pas de royaume plus changeant que l'Etat du Prestre Jehan, véritable Protée, tour à tour logé dans tous les pays de l'Asie (2). Mais c'est Mandeville qui, le premier, fait de son souverain l'empereur de l'Inde et fournit à Rabelais la mention de cette dignité et l'allusion au mariage de sa fille. On a fini au xvi" siècle, avec les bouleversements politiques, par le reléguer dans l'Abyssinie, et c'est comme Négus que le connaissent du Fail et les autres écrivains de l'époque, Belon et Guillaume Bouchet (3).

Rabelais lui-même, après en avoir fait l'empereur de l'Inde, lui donne plus tard, dans le nouveau Prologue du Quart livre, le titre de « roy des Perses » (4).

(i) Voy. notre travail sur Monteville, dans Rev . Et. Rab., t. IX, p. 2G5 à 274.

(2) Voy. l'ouvrage cité ci-dessus d'I. Hallberg, p. 281 à 285.

(3) Nous avons cité ces textes dans la Rcv. Et. Rab., t. VIII, p. 35/ à 378.

(4) Dans les premières éditions de son roman, Rabelais écrit Prestre Jehan, reflet du nom médiéval Presbyter Johannes; dans les suivantes, Prcsthan, forme contractée de la précédente, tandis que Montaigne adopte la forme italienne Prette Jan. Cf. G. Oppert, Der Presbyter Johannes, Berlin, 2« éd., 1870.

Le dernier écho de cette tradition médiévale se trouve dans Molière (i), qui, traçant le portrait du nouvelliste ou gazetier de l'époque, dit qu' « il est informé de tout ce qui s'agite dans le conseil d'en haut du Prêtre Jean et du grand Mogol ».

Ces traditions livresques, d'origine religieuse ou profane, étaient encore pleinement vivaces dans la première moitié du XVI* siècle, comme le montrent les textes, populaires et littéraires, que nous venons de citer. La tradition notamment des Gots et Magots n'est pas restée sans influence sur la langue. Cet appellatif biblique, appliqué en dernier lieu à différents peuples barbares et spécialement aux Tartares de l'Asie centrale, avait été donné au xvi' siècle à une espèce de gros singe, au magot (dit alors aussi tartarin). Ce nom simien représente ainsi la dernière survivance d'une tradition millénaire (2).

(i) Voy., à ce sujet, une note de l'édition Despois et Ménard des Œuvres de Molière, t. VIII, p. i55.

(2) Voy. ci-dessus, p. 32.

A l'occasion d'un trophée érigé à Pantagruel, Rabelais fait mention de « petites chansonnettes villaticques » (1. II, ch. xxvii), c'est-à-dire rustiques. Il en goûtait sûrement le naturel et le charme.

Cette épithète de villaiicque rappelle les « vilanelles de Gascoigne » de Montaigne, à propos desquelles l'auteur des Essais emploie pour la première fois l'expression de poésie populaire, qui depuis a fait fortune, mais dont déjà il trace cette admirable caractéristique (1. I, ch. liv) : « La poésie populaire et purement naturelle a des naïfvetez et grâces, par où elle se compare à la principale beauté de la poésie parfaicte, selon l'art ; comme il se veoid ez villanelles de Gascoigne, et aux chansons qu'on nous rapporte des nations qui n'ont cognoissance d'aulcune science, n'y mesme d'escripture ».

Un siècle, plus tard, Molière, par la bouche d'Alceste, refait, lui aussi, l'éloge de la chanson rustique, expression immédiate de la nature {Le Misanthrope, acte I, se. ii) :

Le méchant goût du siècle en cela me fait peur ; Nos pères, tout grossiers, l'avoient beaucoup meilleur, Et je prise bien moins tout ce que l'on admire, Qu'une vieille chanson que je m'en vais vous dire :

.Si le roi m'avoit donné

Paris, sa grand' ville. . .

La rime n'est pas riche, et le style en est vieux : Mais ne voyez-vous pas que cela vaut bien mieux Que ces colifichets dont le bon sens murmure, Et que la passion parle là toute pure ?

Les recueils de chansons abondent au xvi" siècle, souvent mises « en parties » par les compositeurs de l'époque, qui

en interprètent l'air (i). Certaines de ces publications devenues rarissimes viennent d'être réimprimées (2).

On en trouve l'écho chez Rabelais et chez les auteurs contemporains.

La Condamnacion de Bancquet^, moralité de 1507, cite par leur vers initial une douzaine de chansons galantes en vogue au temps de Louis XII, dont on n'a pu jusqu'ici retrouver le texte (3).

Dès 1538, l'opuscule intitulé Le Disciple de Pantagruel donne une liste d'airs de danse beaucoup plus nourrie (près de deux cents) représentés par le premier vers des chansons alors en vogue. On sait que cette nomenclature a passé presque toute entière dans le Manuscrit du V^ livre. Elle offre de nombreuses chansons, qui trouvent leurs correspondants dans celles du xv' siècle publiées par Gaston Paris (1875), telles la « Chanson de la Maumariée » (p. 5) avec sa variante gasconne « Se jo son maumaridoo » ( pièce cxix) (4).

(i) Voici les titres les plus connus de ces recueils :

La Fleur des chansons. Les grandes chansons nouvelles qui sont au nombre cent et dix, s. 1. n. d. [Paris, i528].

Trente et une chansons musicales à 4 parties par Pierre Attaignant, Paris, 1528. — Idem, Trente et sept chansons musicales, Paris, i53i.

S'ensuyvent plusieurs belles chansons nouvelles, avec plusieurs aultres retirées des anciennes impressions, comme pourrez les veoir en la table laquelle sont les premières lignes de chansons, Paris, i535.

Les Chansons nouvellement assemblées outre les anciennes impressions [par Clém. Marot], s. 1. i538.

Voy. De Beaurepaire-Froment, Bibliographie des chants populaires français, 3® éd., Paris, 191 1.

(2) La Fleur des chansons a été de nos jours deux fois réimprimée : par Techener (i833) et par Duquesne {i85G).

Les publications musicales de Pierre Attaignant ont été réimprimées par Henry Expert dans la V® livraison de ses Maîtres de la Renaissance française, Paris, 1897, in-4.

(3) Cf. Jacob, Recueil de farces, p. 3 14, note, et Ed. Fournier, Théâtre de la Renaissance, p. 23o : « Nous avons cherché la trace de la première chanson et celle des onze autres qui suivent, sans rien trouver ».

(4) Rappelons le dernier couplet d'une autre chanson du xv"^ siècle (éd. G. Paris, p. i33):

Nous en iron (sic) jouer au boys

Soubz la belle ramée, Et chanterons ung chant piteux

Pour les maumariées.

En voici quelques autres :

A l'ombre d'un buyssonnet, (i)

L'orée d'une saulaye,

Moi seul par un matinet,

Plus pensif que ne souloye,

Advis me fut que j'estoye

Couché revers pour dormir,

Et ma dame je perdoys :

Lors je me pris à gémir (pièce xx).

C'est simplement donner congié (2)

A un sien amy quant on l'a...

A tous les moynes j'eusse dit : Va !

Fourvoyés vous, car j'ai changé. . . (pièce lsxvii)

FoYtune a tort :

Par son effort

Son grand descort

Sans nul confort

Ousté m'a la présence... (pièce xcii)

On doit bien aymé l'oisellet^

Qui chante par nature

Ce mois de mai sur le muguet

Tant comme la nuit dure (pièce cix).

Dans ses Propos rustiques (1547), du Fail, ch. iv et vi, fait mention d'une vingtaine de chansons citées par les premiers mots ou par les vers les plus connus (3). Aucune n'est commune à Rabelais, si ce n'est Avons point veu la Péronnelle } air rustique que les paysans revenant du travail « entonnoient de la plus haute mesure ». Cette chanson, très répandue aux xv'-xvi'' siècles (4), a été ajoutée. à la liste de du Fail par l'interpolateur angevin (1548).

Dans la « Farce nouvelle d'ung savetier nommé Calbain » (imprimée en 1548), le savetier et sa femme chantent nombre

(i) Cf. V' livre, ch. vit :

A l'orée d'un buissonnet.

Ses brcbiettcs gardoit...

(2) C'est le premier vers que cite seul la liste insérée dans le Manuscrit du V" livre.

(3) Voy. le commentaire de la Borderie, p. 247 a 257.

(4) Cf. recueil Gaston Paris, pièce xxxix :

Av'ons point veu la Perronnelle Que les gendarmes ont emmenée?

Elle figure dans la Farce de Calbain et dans la Comédie des Chansons. Voy. Livet, Lexique de Molière, t. III, p. 257-258.

de couplets de diverses chansons populaires de l'époque au nombre de vingt-sept (i).

Finalement, la Comédie des Chansons de 1640 en contient un grand nombre qui remontent aux xv*-xvi" siècles (2).

Passons maintenant aux divers genres de chansons qu'on trouve représentées dans l'œuvre rabelaisienne.

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