‹ La langue de RabelaisChapitre 12 sur 218 · Livre Premier · texte numérisé non relu

Livre Premier

La révélation des monuments de la pensée gréco-romaine dans leurs textes originaux est le point de départ de ce qu'on appelle la Renaissance. Le Moyen Age les a aussi connus, pour la plupart, mais sous une forme altérée et confuse, rendue parfois inintelligible soit par les copistes, soit par les superfétations des traducteurs arabes.

La connaissance du grec, instaurée dès le xv^ siècle en Italie et au début du xvi" en France, donna une impulsion vigoureuse à ce réveil des études classiques. La possession, sans intermédiaires plus ou moins troubles, des trésors du savoir antique remplit les esprits d'un enthousiasme et d'une ardeur inconnus à la génération précédente. On en aborda l'étude avec une ferveur presque religieuse, et l'on finit par y voir le terme même de la sagesse humaine, le dernier mot du savoir. De là au dogme de l'infaillibilité, il n'y avait qu'un pas. Ce pas fut vite franchi.

Les savants les plus doués de l'époque, les Pierre Belon et les Rondelet, n'affirment que sur la foi des écrivains classiques et admettent, sans même les discuter, leurs assertions les plus invraisemblables. L'érudition antique, qui avait commencé par émanciper les esprits, ne tarde pas à en entraver l'essor et à devenir un obstacle contre lequel se heurtera longtemps la pensée libre et la recherche indépendante.

Au milieu de cet asservissement intellectuel, de cette crédu; lité générale, Rabelais est seul ou presque seul à conserver les droits de la raison et le sens critique. En face de l'universelle

i8 ÉRUDITION ET EXPÉRIENCE

créance aux fables zoologiques de l'Antiquité, il est seul à railler ouvertement les énormes naïvetés de Pline et de ses imitateurs. Il appelle Elien un fieffé menteur, un tiercelet de menterie. Et quant au fatras du merveilleux zoologique, il le relègue tout simplement dans les galeries de peintures et de tapisseries de haute lisse.

Nous donnerons plus loin des exemples typiques de cette indépendance exceptionnelle de l'esprit, de cette sauvegarde isolée de l'intelligence, au milieu de l'aveuglement général. i\lais c'est surtout dans le domaine de l'histoire naturelle et de la médecine qu'on peut suivre l'influence à la fois stérilisante et absorbante de l'érudition antique. L'œuvre rabelaisienne est à cet égard d'une importance capitale. Elle nous oDre, avec des matériaux copieux, des témoignages dune force probante irrécusable.

A l'érudition antique et médiévale, au savoir livresque du passé, Rabelais ajoute l'expérience de la vie, les acquisitions de ses voyages répétés et les fruits d'une curiosité toujours en éveil. C'est ce mélange de la science traditionnelle et de l'observation personnelle qui donne à son œuvre un intérêt spécial et une valeur documentaire.

Grâce à l'allure de son esprit rompu aux vastes horizons, grâce aux multiples données de son livre, on est à même de faire la synthèse du savoir de son temps, le tour des idées des hommes de la Renaissance. Mais nulle part cette vue d'ensemble ne se présente avec des contours plus précis que dans le domaine des sciences de la Nature. L'histoire naturelle, dans cette œuvre incomparable, va nous servir à illustrer cette tendance encyclopédique.

En renvoyant, pour les détails et les exemples, à notre ouvrage spécial (i), nous ne retiendrons que les idées générales et les apports personnels de Rabelais dans l'ensemble de l'héritage scientifique du passé.

(i) L'Histoire naturelle et les branches connexes dans l'œuvre de Rabelais, Paris, 1921. Nous le citerons sous la forme abrégée : Hist. nat. Rab.

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