CHAPITRE PREMIER HISTOIRE NATURELLE
L'œuvre de Rabelais nous présente les principaux aspects de l'histoire naturelle depuis l'Antiquité, en traversant le Moyen Age et la Renaissance, jusqu'au milieu du xvi' siècle.
Aucun fait saillant, d'ordre historique ou social, ne semble avoir échappé à son intelligence ouverte, à sa curiosité insatiable. Il avait tout lu et tout retenu. Sa mémoire est prodigieuse. La vaste encyclopédie de Pline lui était familière et on s'aperçoit à ses lapsus, qu'il la citait parfois de mémoire.
Des naturalistes anciens, c'est Pline qui a dominé tout le xvi" siècle: du Bartas et Montaigne, pour ne citer que les plus illustres, en sont imprégnés ; mais son influence sur Rabelais est absolument prépondérante. A peine pourrait-on citer, après lui, des sources secondaires et tertiaires, comme Elien, pour le merveilleux zoologique ; comme Dioscoride, pour les plantes médicinales ; comme Plutarque, pour les anecdotes superstitieuses. Mais il faut, toujours et partout, revenir au naturaliste romain, dont l'Histoire naturelle a fourni au moins la moitié du bagage scientifique rabelaisien.
Ces emprunts ne sont pas, il est vrai, servilement traduits. Il en a extrait la substantifique moelle et son style donne à ces fragments une vie nouvelle, un relief puissant.
Souvent même les sombres couleurs de l'original sont atténuées par un humour de bon aloi, qui remet à sa place la crédulité proverbiale de l'auteur ancien. Le pessimisme de Pline est resté sans influence sur le tempérament de Rabelais.
Si, pour l'Antiquité, Pline reste sa source essentielle, il faut descendre, pour le Moyen Age, à Avicenne et à Albert le Grand, où Rabelais a puisé tous les curiosa de l'époque en matière de reptiles, alors qu'il tire de la littérature traditionnelle indigène ses animaux merveilleux.
Le caractère de ces sources change du tout au tout pour le xvi" siècle. Rabelais cesse alors de puiser dans les livres con-
temporains, qui ne renfermant que des bribes du passé. C'est à la vie même qu'il emprunte les éléments de sa documentation. Son observation se tourne vers la nature vivante, animaux et plantes, et il proGte de toute occasion pour connaître les plus rares et les plus étranges.
Sa curiosité trouve d'ailleurs une ample satisfaction dans les déplacements incessants de sa vie vagabonde. On verra quelle féconde moisson régionale il a déposée dans son roman. Toutes les provinces ce France y sont représentées : les contrées limitrophes de l'Océan, comme celles de la iMcditerranée, ont alimenté son riche catalogue de poissons ; les pa5'S de l'Ouest, et particulièrement les bords de la Vendée et de la Sèvre Niortaise, ont abondamment fourni sa liste d'oiseaux.
Pour apprécier en connaissance de cause une œuvre aussi vivante et aussi complexe, il faut la replacer dans son temps et dans son milieu. L'histoire d'une part et, de l'autre, l'état de civilisation de l'époque nous procureront tour à tour les moyens de contrôle.