CHAPITRE V JEUX ENFANTINS
Le chapitre que Rabelais consacre, dans Gargantua, aux divertissements du jeune géant renferme l'énumération la plus considérable de jeux de l'entance et de l'adolescence que nous ait léguée le xvi' siècle. Dans un but satirique ou simplement comique, l'auteur accumule non seulement tous les jeux enfantins et populaires de l'époque, mais, pour grossir la liste et en accuser ainsi la futilité, il y ajoute des correspondants provinciaux et de nombreux synonymes. Cette énumération, qui a reçu une quinzaine d'additions dans l'édition définitive de 1542 (i), atteint le nombre de 217 et constitue un ensemble unique dans son genre.
Traducteurs et commentateurs ont naturellement exercé leur subtilité et leur érudition sur ce chapitre.
Le premier traducteur allemand de Gargantua, en 1575, Jean Fischart, qui adapte et amplifie Rabelais plutôt qu'il ne le traduit, a ajouté à la liste des jeux, d'ailleurs très défectueusement rendue (2), 372 noms allemands de jeux de cartes et d'airs de danses (3).
Dans la version anglaise de Gargantua par Thomas Urquhart, en 1653, la liste des jeux est également augmentée, mais sans atteindre cette amplification monstrueuse.
Chez ces deux traducteurs, les contresens sont nombreux, et chose curieuse ! plusieurs de ces bévues manifestes ont passé ultérieurement d'Urquhart cians le commentaire de Le Duchat (4).
(i) Exactement seize jeux nouveaux, parmi lesquels: Au fourby, au lansquenet, aux martres, au vircton, au piquarome, au rouchemerde, à angenart, aux crocquinoUes.
(2) Voy. Rev. El. Rab., t. VII, p. 234 à 2 3G.
(3) Cf. la dissertation de H. -A. Hausch, Das Spiclver^eichniss int XXV (lapitel von Fischart' s Gcschidilsklitterungy Strasbourg, 1908,
(4) Rev. Et. Rab., t. VII, p. 204.
De ces diverses versions, c'est la hollandaise, parue à Amsterdam en 1682, qui nous intéresse de plus près. La liste qu'elle donne — 154 jeux, dont 63 hollandais et 91 franco-hollandais — a été le point de départ d'une vaste enquête sur les jeux enfantins, le plus ample travail traditionniste que possède à ce sujet le folk-lore (i).
Quant à la liste originale des jeux de Gargantua, elle a provoqué, depuis Le Duchat, des recherches étendues et fructueuses (2). Le regretté Michel Psichari leur a consacré une monographie très nourrie (3), en tenant compte de la plupart des textes. Le plus récent travail de ce genre est le commentaire circonstancié que nous avons inséré (avec Henri Clouzot) dans l'édition critique des Œuvres de Rabelais (4) sous la direction d'Abel Lefranc. On y tient compte à la fois du passé et des survivances de ces jeux dans les parlers provinciaux.
En dépit de ces recherches multiples, ce chapitre présente encore de nombreuses lacunes, qui continueront à exercer l'érudition et la sagacité des rabelaisants. Tout en renvoyant au plus récent commentaire, nous tâcherons d'apporter quelques nouvelles contributions, en considérant le sujet sous ses aspects d'ensemble.