II. — Témoignages historiques
Le premier texte où il soit question d'un jeu, d'une amusette populaire, se rencontre chez le trouvère artésien du xiii' siècle Adam de la Halle. Dans le Jeu de Robin et Marion, écrit vers 1280, se trouve mentionné le nom grotesque d'un saint, saint Coisne, représenté assis et faisant des grimaces :
Voire, voire!
Le Pèlerin à Saint Coisne (i).
Les joueurs, des paysans, s'avancent vers lui, l'un après l'autre, en lui présentant des dons fictifs : « Tenés, Sain Coisne, biaus dous sire ». Puis, sous prétexte de lui caresser le visage, par forme d'adoration, ils le lui noircissent (2).
land, Gand, 1902-1908, 8 vol. gr. in-8°. En voici le titre en français : « Jeux et Amusements des enfants dans la Néerlande méridionale », c'est-à-dire dans les provinces flamandes de Belgique. Cf. le compterendu de H. Gaidoz dans/?ev. Et. Rab., t. I, p. 225-226.
(i) Coisne est une autre forme de Cosme qu'on lit dans ce mcme Jeu et qu'on retrouve dans la liste des jeux de Gargantua : Sainct Cosvie, je te viens adorer.
(2) Le jeu revient dans la Farce d'un chauldronnier (vers i53o), mais saint Côme y est adoré sous le nom de « sainct Coquillart » (éd. Fournier, p. 3 12).
Le célèbre chroniqueur Jean Froissart, dans son poème autobiographique VEspinelte amoureuse (vers 1360), fait mention des divers jeux de son enfance et de sa jeunesse (i) :
Jones estoie d'ans assés,
James je ne fuisse lassés
A juer aux jus des enfans,
Tels qu'ils prendent dessous douse ans.
Et quant la lune estoit serine,
Moult bien à la pince merine
Juiens...
Puis juiens à un aultre jeu
Qu'on dist à la kcuve leu leu...
Et quant nous estions ensembles,
Aux poires juiens tout courant.
Et puis au larron Engerrant...
Et, dedans chambre, à l'esbahiy
Et aussi aux adeviniaus,
A l'avainne et aux reponniaus... (2)
Au chace lièvre, à la cluignette,
Aussi à la sotte buirette...
Et se {a.\s\ovi?, fosselettes... (3)
Contemporain de Froissart, le poète champenois Eustache Deschamps, consacre une de ses ballades, la 873% aux jeux de son temps {Œuvres, t. V, p. 54) :
Chascun parle de divers gieux jouer.
De clines l'œil, de porter maie honte, Et de la briche aux compaignons donné, Et de souffler le charbon, mais n'a compte A tous ces gieux nulle chose du monde, Quant mon cheval m'a au besoing failli, Desur me fault jouer à Vesbahi.
Le Jeu favori du poète, les dés, jeu d*invention diabolique (4),
(i) Ed. Scheler, t. I, p. gS, vers igS à 242.
(2) Cf. V. 2652 :
Se VOUS joués aux responiaus, Faites au moins que le vos trove.
(3) Plusieurs de ces jeux figurent dans notre liste : A Vesbahy, à vendre l'avoyne, à la foussette, à la queue au loup, aux responsailles et à cline mu![ette. Quant au larron Engerrant, il rappelle le jeu à Angenart, qui ne figure que dans l'édition de 1542.
(4) Cf. l. III, ch. xi: « Le mauldict livre du Passetemps des de^^ fut, longtemps a, inventé par le calumniateur ennemy », c'est-à-dire par le diable. Le Fabliau du jeu de dés (éd. Jubinal, t. II, p. 129) attribue au jeu la même origine démoniaque. Quant à la source du mauldict livre
est le sujet d'une ballade spéciale (la 783'), mais il en cite ailleurs une variété (t. VII, p. 155):
Soit à la vachette ou aux dez...
qui répond auœ vaches de Gargantua.
L'auteur du Ménagier de Patois, traité de morale et d'économie domestique composé vers 1393 par un bourgeois parisien, attribue aux dames romaines des amusements goûtés par les belles de son temps (i).
Au xv' siècle, le Mystère du Vieil Testament contient une scène charmante entre trois enfants, Eliezer, Ismael et Isaac (t. II, p. 7, V. 9550 a 9567):
Ismael II convient
Jouer à quelque jeu privé,
Nos troys...
Eliezer. C'est ben dit; il fault adviser
Quelque beau jeu et deviser,
Puis que le meilleur soit tenu.
Isaac. Sus 1 que dictes vous,
Gallans? A quel jeu jouerons nous
Pour passer temps ^ Ismael. A la fossette.
Isaac. Nenny non, à la tulerette.
Eliezer. Bien nenny, mais en pique en Romme.
C'est un beau jeu.
Ismael. Je le consomme.
Ainsi soit fait que devisé.
Et comme le mieulx advisé.
Je m'en voys commencer le jeu.
Le poète champenois Guillaume Coquillart parle plutôt des jeux d'adultes, des jeux de cartes (t. 1, p. 85):
Puis quand la bourgeoise est en galles, Une caterve, une brigade Vient jouer, aux sons des cimbales, Au glic ou à la condetnnade...
Par contre, l* Amant rendu Cordelier à l'observance d'amours,
des de^f de Rabelais, voy. un article de W.-F. Smith, dans Rev. Et. Rab., t. VII, p. 3(7 à 370.
(i) « Scste le fils l'empereur et plusieurs d'iceux jeunes hommes romains... vindrent à Rome et trouvèrent (leurs femmes] les unes devisans, les autres jouans au bric, les autres à qui fcry ? les autres à pince menlle, les autres jouans aux cartes et autres jeux d'esbatemens avecques leurs voisines... » (t. I, p. 71).
poème paru en 1490 et attribué à Martial d'Auvergne, revient aux jeux de l'enfance :
Item, et si ne jouerez
Au sinon ne à cligne musettes,
Au jeu de Mon amous aurés,
A la queuleuleu, aux billettes,
Au tiers, an perier, aux bûchettes,
A jecter au sein et dos l'erbe,
Au propos pour dire sornettes,
Ne Que pais tou, ne Que paist herbe (i).
Au début du xvi^ siècle, le curé de Béthune Eloy d'Amerval, dans son Livre de la Deablerie (1507), distingue les jeux rustiques des « beaulx pastoureaux » (fol. O II r") :
Se vont jouant à la chevrette.
Au molinet, aux belles quailles, Aux longz festus, aux courtes pailles, Au tonnebri, à la paumette.
Et aussy à monte echelette...
de ceux des mondains qui ne s'amusent pas toujours (fol.
E VI v»):
A quelque beau jeu gracieux,
Qui de soy n'est pas vicieux,
Comme au jeu à'eschecs ou des dames,
Qui sont beaux jeux, non pas infâmes...
Mais préfèrent s'adonner aux jeux de hasard (fol. E II v°) :
Aux quilles, au franc du carreau,
Au trinc, au plus près du Cousteau (2),
(i) Ed. Montaiglon, p. jd. Deux de ces jeux sont ainsi expliqués par Benoit de Court dans les commentaires juridiques et joyeux qu'il a ajoute's aux Arrests d'amour de Martial d'Auvergne (dernière édition, Amsterdam, 173 1, p. 257 et 440) :
« Or disoit elle que, une journée, ainsi comme elle et d'autres de ses voysines jouoyent au propos, il se vint sçoir près d'elle et advint son tour, qu'ainsi qu'il parloit à elle à l'oreille pour luy dire son mot et proposer dessus, que iceluy galand, en haulsant la patte du chaperon, la baisa tout à coup...
« Ce nonobstant, luy jouant au tiers en un beau grand préau vert, et par joyeuseté, en courant par derrière, elle meit audit galant un tantinet d'herbe entre sa chemise et le dos... Or estoit vray que ceste dame, de son autorité, et sans dire qui avoit perdu ou gaigné, luy estoit venu jetter dans le dos, en jouant au tiers, une poignée d'horties et d'ordure, où il y avoit des fourmis parmy qui le picquoient... »
(2) Chez Rabelais : « Au pied du Cousteau » (coteau).
Au de-{, an gîic, aux' belles tables {1), A la condampnade et SiXifliix.
Cependant notre moraliste ne comdamne pas tous les « jeux du sort »; il en excepte les plus innocents (fol. E vi v°) :
Comme à la baboue ou aux tables, Où plusieurs personnes notables S'esbatent souvent en commun, A maucontent, à trente et ung.
Les Jeux tiennent un grand rôle dans la vie scolaire du xvi' siècle, comme dans la première éducation de Gargantua. Mathurin Cordier mentionne en 1530 ceux qu'affectionnaient les écoliers parisiens du Collège de Navarre :
Ludamus ad muscam. Jouons à la mouche.
Certemus talitris. Ludamus pro chiquenodis. Jouons pour des chiquenauldes.
Ludamus ad equum fundatum. Jouons au chevau fondu. Ludamus savatam. Jouons à la savate (2).
La fin du xvi" siècle vit paraître le premier recueil de jeux enfantins, livre rarissime (3), qui est resté inconnu aux rabelaisants. Les 36 estampes représentent, avec les accessoires de costume et au naturel, les divertissements les plus en usage parmi les enfants du xvi' siècle. Pour nous en tenir aux jeux de Gargantua, on y lit:
A quille là aussi pareillement
Et à babou, jeu où communément
Dos contre dos fault frapper au mesme heurt.
Au jeu des escoublettes, on se heurte la tête l'un contre l'autre.
Ces autres-ci s'exercent bien et beau A qui pourra abattre le chapeau Avec la main et à pince-merille.
(i) Chez Rabelais: « A toutes tables ».
(2) De corrupti sennonis cniendatione, Paris, i53o, ch. xxxvui : Ludendi formula", p. 192 à 201.
(3) En voici le titre : Les trente six Tableaux contenant tous les jeux qui se peuvent jamais imaginer et représenter par les en/ans, tant garsons que filles, depuis le berceau jusqu'en Vaage viril, avec les amples significations desdites figures 7nises au pied de chacune d'icelles en vers Jrançois. Le tout nouvellement mis en lumière cl dirige par ordre,
Paris, Nicolas Prévost, ibHj. Voy. Magasin pittoresque, fcvr. 1847, p. 67. Cet ouvrage manque à la Bibliothèque Nationale.
On pinçait le bras en disant : meriUe ! ou morille! jeu analogue à Je te pince sans rire.
Pareillement l'un d'entre eux font abattre, L'accommodant tout ainsi qu'un pourceau.
Le pourceau mory de Gargantua- on y figurait la mort d'an pourceau.
Le premier jeu est an franc du carreau^ Que les lacquets ont tousjours au cerveau Pour y jouer, en attendant leur maistre. Colin Maillart, où l'un d'entre eux se bouche, Est jeu plaisant où pas un ne rebouche. Et Montaient resveille leurs esprits.
Dans Rabelais : au franc du carreau, au chaplfou et à montaient.
Ils sautent tous en criant : Couppe teste 1 L'un par sus l'autre: est ce pas jeu honneste ?
C'est l'a crocque teste de Gargantua.
Voici le jeu recomblé de plaisance
De: Guillemin, preste moy tost ta lance,
Auquel on baille un baston plein d'ordure A un niais qui se bouche les yeux.
Dans Rabelais: Guillemin, baille my ma lance et la barbe d'oribus.
Ce curieux livre parisien trouve son pendant dans un recueil provincial (i), où figure une énumération des amusements des enfants rouennais, qui ne présente presque pas d'analogie avec celle de Rabelais.