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III. — Classement des jeux

La liste rabelaisienne embrasse diverses catégories de jeux usités parmi les enfants et les adultes, ces derniers appartenant à différentes classes sociales (écoliers, pages, etc.). Suivons l'ordre observé par Rabelais, qui commence par les jeux de cartes pour finir par des amusettes, en passant par des jeux d'adresse et d'attrape.

(i) Friqiiassée crotesiillonnéc des antiques modernes chansons, jeux et menu fretel des petits en/ans de Rouen (ibSy), éd. Rouen, 1604, réimprimé par Pottier en i863 et par Blanchemain en 1878.

I. — Le nom de carte (i) à jouer nous est venu de l'Italie au XI v^ siècle. La première m.ention se trouve dans le Ménagier de Paris (t. I, p. 172), où le mot désigne un « jeu d'esbatement » pour les jeunes filles. Rabelais énumère nombre de variétés usuelles à son époque, trente-cinq à peu près, qui se répartissent ainsi :

1° Variétés italiennes : A la prime, à la condemnade, à la charte tirade, etc., ainsi que le tarot (2), ital. tarocco, inventé en Italie au début du xv" siècle. Le tarot de Lombardie ou de Venise comprenait 78 cartes (3).

Une autre variété italienne de jeux de cartes, Vimperiale (nom de la plus grande carte), est mentionnée par Rabelais en dehors des jeux de Gargantua (1. IV, ch. xiv) : « Les officiers jouoient à Vimperiale ».

Ajoutons-y : A pille, nade, Jocque, fore, reflet de l'ital. piglia-nada (4), giiioco-fora (prends rien, joue dehors), équivalant aux correspondants latins : accipe nihil, pone totum, dont les initiales étaient inscrites sur chaque face du toton (5).

2° Variétés espa.:?noles : Aux luettes, esp. laças, cartes aux marques nouvelles (par exemple la dame exclue et représentée par le chevalier), dont Jehan Vimier mit en vente à Rouen en 1508 un des premiers tirages français (6). Cette variété fut propagée par les marins bordelais (cf. 1. II, ch. v) sur tout le littoral de Vendée, Saintonge et Bretagne.

3° Les appellations indigènes remontent pour la plupart au xvi* siècle. Trois seulement sont attestées au xv' siècle : au^?Ma?, à la triumphe et au glic, déjà sous cette forme chez Villon :

1705. Gaigne au berlenc, au glic, aux quilles,

et sous celle de clic dans Guillaume Coquillart (t. 1, p. 155) :

Jouant au clic ou à la roynette.

Cette dernière forme est la primitive, car on la lit dans la Passion bourguignonne de Semur :

(i) Rabelais écrit cJiarlc (et plus loin charte virade), forme francisée qu'on lit également dans Montaigne,

(2) Rabelais écrit tarau, graphie qui n'est pas isolée au xvi° siècle.

(3) Voy. H. d'Allemagne, Cartes à juiicr du XIV" au AA'» siècle, Paris, 1906, t. 1, p. 179 et suiv.

(4) Nada est l'équivalent burlesque de nicnie.

(5) Voy., sur les noms de jeux d'origine italienne, ci-dessus, p. 142-143,

(6) H. d'Allemagne, ouvr. cité, t. I, p. 21.

JEtX ENFANTINS ' 287

5353. Et les Juifs d'Auffericque

Joueront à ly [à Dieu] à la clicque.

L'origine du nom reste obscure (i).

Quelques autres variétés restent inconnues en dehors de Rabelais : à Vespinay, au fourby, à Vopimon et au torment, à côté de Picardie, espèce de calembour géographique sur pique. La graphie gay semble également le résultat d'un jeu de mots pour/a^ ou gë (cf. gay etjay), nom du brelan en Normandie, d'après le mot initial du jeu.

II. — Mettons à part le jeu de la mourre, dont le nom et la pratique viennent de l'Italie {morra). Rabelais en fait mention ailleurs {1. IV, ch. xiv) : « Les paiges jouoient à la mourre à belles chicquenauldes ». Le nom a pasé chez nous par l'intermédiaire du Languedoc, où ce jeu a été longtemps en vogue.

III. — Les jeux de tables, au nombre d'une vingtaine, comprennent les échecs, le tric-trac, les dés, les dames.

Rabelais cite plusieurs variétés de tric-trac: au lourche (2), à la re nette (chez Coqu'ûldirt, roynette), au barignin (répondant à l'ital. sbaraglino) et surtout à la nicnocque, nom qu'on rencontre à la fois dans les Moralités et les Farces (3), et dont l'origine remonte à la même source imitative (4) que son synonyme trictrac (5).

(i) Chez Eust. Deschamps, clique désigne à la fois la cloche d'une horloge et un coup retentissant (d'où cliqiiier, tinter).

(2) Le terme est souvent pris au figuré : « La chance du jeu se tournant, celui en fin du jeu se trouva lourche, qui pensoit estre maistre du tablier » (Pasquier, 1. VIII, ch. lvi). Cf. la « Farce de Colin » {Ane. Théâtre, t. I, p. 243) :

Car cela me rend lorche, C'est à Dieu trop tiré le dé.

Oudin(i642) et Ménage (1690) donnent à la fois lourche et ourche. Cette dernière forme est sujette à caution.

(3) Par exemple, la « Farce de folle Bombance » {Ane. Théâtre, t. II, Pu 76) :

Jouer aux dez, A la nicqite nocque...

{4) Cf. Mistere du vieil Testament (t. 11, p. 98) : Or allons, ma dame et maistresse.

Tout nostre beau train tricquetrac...

(5) On en a tiré au xv° siècle un verbe (Parnasse satyrique, p. 21 5) anniquenoquer, frapper, et au xvic, un refrain qu'on lit dans la Farce de Calbain :

Si m'y touchez, je vous feray mettre

A la prison du chasteau, nicque, nicque, nocque,

A la prison du chasteau, nicque nocqueau,

Un des Jeux de dés porte le nom de reniguebleu^ qui est un juron de la soldatesque de l'époque ; les Lansquenets de même ont légué leur nom à un jeu de cartes.

IV. — Dans les jeux de boules, on trouve le bilboquet, le cochonnet, etc.

V. — Les jeux d'enfants et d'écoliers (osselets, billes, quilles, cache-cache, toupie, volant, etc.) occupent la plus grande partie du catalogue, où les répétitions et les superfluités (i) abondent. Plusieurs de ces appellations sont tirées :

i" Du langage enfantin :

Babou (à la), anciennement baboe, épouvantail et geste de moquerie (cf. 1. IV, ch. lvi), nom de jeu encore vivace en Anjou sous la forme babu. Le nom est aussi donné à une variété de jeu de dés (2).

Tirelitaniaine (à la), nom normand du jeu de la queue-leuleu, répondant au saintongeais tirantaine^ trainée de choses semblables, et au poitevin tantirantaine, bande allongée (3).

Plmpompet (à), jeu dans lequel, suivant Cotgrave (4), les joueurs se donnaient des coups de pied dans le derrière. Le nom traduit le bruit des coups donnés (cf. dans la langue moderne, pan- pan !)

Migne, migne beuf (à la), formulette enfantine qui accompagne un jeu analogue au pied du bœuf ou à la main chaude : Migne-migne niigneugnieu! (5)

MyreiimoJTe (à), autre formulette enfantine ainsi donnée par la. Fricassée crotestillonnée (1557) :

Et d'où venez vous, mire le vioufle?

Je viens du marché, soufle ly soufle (6).

2° De l'ancienne langue :

Brandelle (à la), balançoire faite de deux branches d'arbre

(i) Telle la danse bretonne du triori que Rabelais cite ailleurs (1. IV, ch. xxxiii).

(2) Voy. ci-dessus le texte d'Amcrval.

(3) Le Uuchat le rend par « Tire-le un peu » (suivant la version d'Urquhart « At pull yet little »). L'initiale tireli est un refrain qui n'a rien de commun avec le verbe tirer.

(4) « A kinde of gamc \vliercin thrcc hit each othcr on the lum with one of their feet ».

(5) Rolland, Rimes et jeux de Venfance, p. i3i. (G) Cf. éd. Pottier, p. 21.

reliées par les extrémités. Le mot est encore vivace en Haute- Bretagne et ailleurs.

Chapifou (au), au colin-maillard, anc. fr. capifol, proprement tête folle.

Bien et beau s'en va Quaresme (à), jeu mentionné dans |un des rondeaux de Charles d'Orléans :

A ce jour, à Saint Valentin, Bien et beau karesme s'en va :

Je ne sçay qui ce jeu trouva.

Combes (aux), probablement aux cubes, sens de l'ancien combe (i).

Croquinolles (aux), jeu aux coups appliqués sur le tendon du nez, à côté de croquignole, synonyme de chiquenaude (1. II, ch. vu). On lit ce mot déjà au xv*" siècle :

Pour rompre testes et canoles,..

Pour leur donner des croqiiignoles...

(Myst. de S. Quentin, v. 4326).

Cette double forme est encore vivace dans les patois du Midi.

Cuite-cache (à la), jeu de cache-cache, encore vivace sous cette forme dans les patois de l'Ouest. Cuie^ au sens de « cachette », se lit dans une lettre de grâce de 1454.

Esbahy (à 1'), nom de jeu qu'on lit déjà chez Froissart et dans Eustache Deschamps.

Foucquei (à), jeu qui consistait à éteindre avec son nez un flambeau (en Anjou). Le sens propre en est petit Foulque, devenu dans l'Ouest le nom patois de l'écureuil.

Passavant^ proprement « coup », sens qu'on lit souvent dans le Mystère du Vieil Testament (par exemple, t. III, p. 258):

Tire avant, tire, malheureux.

Ou tu auras ung passavant.

Picquarome, jeu de bâtonnet, dans une lettre de grâce de 1379.

Pince-morille, nom qu'on lit dans le Ménagier sous la formée pince-mer ille, parallèle à Ibl pince -merine de Froissart.

Responsailles, jeu de cache-cache, de l'anc. fr. response, cachette, appellation parallèle à celle de reponniaus qu'on lit dans Froissart.

3^ Du languedocien :

(i) Cf. d'Aubigné, Baron de Fœneste (dans Œuvres, t. II, p. 442): « Or ça youons à bis combis ou bien à bianque bouquet ».

Bourry-bourry ^ou, sus^ baudet, en avant! sens de laformulette dans le Midi.

Bousquine (à la), peut-être « bâtarde », en parlant d'un fruit sauvageon, acception du languedocien bousquino. Le sens reste obscur.

Mousque, nom d'un jeu d'écoliers (jnusca vadit) et aussi d'un Jeu d'enfants, appelé aujourd'hui mousqueto : les joueurs y courent l'un après l'autre autour d'une meule de gerbes.

Tenebry (au), jeu que d'Amerval appelle tonebri et qu'on pourrait rapprocher du limousin tonnedre ou tonnegre, espèce de jouet d'enfant, proprement tonnerre.

Virevouste (à la), répondant au languedocien virovolto, toton. 4° Des patois, particulièrement de l'Ouest : Cline mu^iete, cligne-musette, forme angevine. La forme usuelle se lit au xv' siècle dans les Cent Nouvelles nouvelles. Cocquantin(a.u), volant et jeu de volant, dans le Haut-Maine. Griesche (à la), autre nom provincial du volant, sens de l'angevin gruesche.

Martres (aux), nom des osselets à Caen, encore aujourd'hui usuel dans une partie de la Normandie.

Pingres (aux), autre nom des osselets en Anjou, jeu particulièrement pratiqué par les dames (cf. 1. IV, ch. xiv).

Picandeau (a.u) , jeu d'écoliers lyonnais qui consiste à lancer, avec les deux index formant arc, une petite flèche garnie de papier à un bout et à l'autre d'une pointe en fer ou d'une épingle (d'où le nom de jouet à pique).

P y revolet, nom angevin d'une espèce de volant. Roucliemerde, c'est-à-dire « ronge-merde », en Anjou, est un jeu qui fait pendant à la barbe d'oribus.

Trompe (à la) et au moyne, variétés de toupies, dans l'Anjou et dans le Berry.

5° Du latin des écoliers :

Barbe d'oribus (à la), dans l'argot scolaire, barbe d'or, euphémisme pour « ordure ». C'est le pendant de la « pouldre d'oribus » (1. II, Prol.), qu'Oudin explique par « de la merde pulvérisée ». Défende (à), jeu d'écoliers décrit par Cotgrave. Prinius secundus (à), jeu d'écoliers, mentionné également ailleurs (1. II, ch. xviii): « Ainsi passa la nuict Panurge à chopincr avec les paiges et jouer toutes les aigucillettes de ses chausses à prinius secundus et à la vergette ». 6" De la langue populaire, qui a fourni le fond de cette nomen-

clature. C'est ainsi qu'on y relève une abondante provision de noms d'animaux :

Quadrupèdes : Au bœuf violé, au cochonnet va devant, au dorelot du lièvre, au renard, à la truye (i).

Oiseaux : AusG allouettes et aux cailleteaux, à la chevêche et au hybou, à la grolle et à la grue, aux pies et au pigeonnet.

Petites bêtes: Au crapault, à escharbot le brun, à la mouche.

Ajoutons-y : A de/errer Vasm, à la couille du bélier, au nid de la bondrée, à chevau fondu, à colin bridé, à la queue au loup, au pourceau morij, à escorcher le renard.

Peu de noms d'arbres : Au bouleau, au chesne forchu, au poirier.

7° Plusieurs de ces noms restent obscurs : Ballay, escoublettes,fessart, navette, pinot, saint Trouvé, etc.

Pour obtenir un ensemble aussi considérable, Rabelais a puisé un peu partout, et, pour grossir sa liste, il n'a pas reculé même devant les synonymes : beliné et fourby, à côté de maulcontent et malheureux; chiquenaudes et crocquignoles, à côté d'alouettes et nasardes. 11 cumule les équivalents provinciaux : martres et pringres (« osselets »), cocquantin et griesche (« volant »), mousque à côté de mousche.

Cette profusion de détails est destinée à faire ressortir l'inutilité de ces amusements, auxquels les nouveaux maîtres de Gargantua tendront à substituer les exercices sportifs. Les procédés cumulatifs, si familiers à Rabelais, ont abouti ici à une énumération surabondante, aux proportions démesurées comme' celles du jeune géant qui pratiquait ces jeux, inépuisables comme les ressources linguistiques dont disposait leur auteur.

(i) Dans le jeu à briffault, ce nom semble désigner le chien de chasse. Du Fail en cite la formule : « Brifaut, à moi, si tu faux ! » Cf. Em. Philipot, dans Rev. Et. Rab., t. X, p. 247 à 249.

Rappelons le jeu de bilboquet, dont la forme primordiale (probablement parisienne) billeboucquet figure parmi les jeux de Gargantua. Le but de ce jeu d'adresse consiste à recevoir la boule ou le morceau de bois, après les avoir fait sauter. Ces sauts ont été assimilés à ceux d'un petit bouc, d'un bouquet. La forme littéraire bilboquet est à rapprocher de baliverne (pour bailliverne).

Le xvi" siècle est riche en coutumes et croyances, qui ont laissé leur écho dans Rabelais et des traces dans les traditions populaires modernes. Tel, par exemple, l'usage nuptial des mitaines, c'est-à-dire des petits coups de poing qu'on se donnait à la fête du mariage. Ces nopces à mitaines, que Rabelais décrit complaisamment (1. IV, ch. xii à xv), et qu'il localise en Touraine dans un milieu roturier, ont également existé en Poitou, même dans la haute société, comme en témoigne Jacques Yver vers 1570 (i). Pelles étaient certainement pratiquées dans d'autres provinces et hors de France, car elles sont attestées pour la Scandinavie par Olaus Alagnus, qui en parle dans le chapitre « De nuptiis plebeiorum » de son grand ouvrage Historla de gentium septentrionalium variis conditionibus, paru à Rome en 1555 (2).

Telle aussi la coutume du gâteau de la fève qu'on sert le Jour des Rois pour que celui à qui la fève échoit soit proclamé roi par les convives (cf. 1. III, ch. xxv). La coutume est ancienne. On la trouve déjà mentionnée dans le Trésor de Jehan de Meung au xiii" siècle (voy. Littré); au xvi% dans les Serées de Bouchet et, au début du xvii% Béroalde de Verville lui consacre une des curieusjs dissertations (3) de son Palais des Curieux (161 2).

On pourrait multiplier ces exemples, mais nous ne retiendrons que les plus curieux, en leur adjoignant certaines croyances populaires encore très répandues à cette époque.

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