‹ La langue de RabelaisChapitre 136 sur 218 · I. — Songes · texte numérisé non relu

I. — Songes

L'art d'interpréter les songes et d'en tirer des présages est aussi vieux que le monde. C'est une croyance universelle, commune à l'Antiquité et au Moyen Age, à l'Occident et à l'Orient (i). Elle est toujours vivace et les règles de VOnéirocriiique, ou la Divination par le moyen des songes, n'ont guère varié depuis le livre d'Artémidore jusqu'aux livrets de colportage de nos jours (2). C'est le même symbolisme ou peu s'en faut, et l'interprétation se fait souvent à rebours (3).

Artémidore est une des autorités qu'invoque Rabelais pour prouver, qu'en « songeant..., l'ame souvent prévoit les choses futures ». Il prend pour témoins les « sacres lettres » et les « histoires profanes » que les songes nous donnent « signification et indice des choses advenir ». Et en finissant, il n'oublie pas les deux portes des songes, décrites par Homère (4).

Songes... mensonges ! Ce dicton ne jouit pas d'une grande faveur auprès du vulgaire, qui partage plutôt l'avis de Sganarelle (Mariage force, se. vi) : « Les songes sont comme des miroirs, où l'on découvre quelquefois tout ce qui nous doit arriver ».

Et dans le Dépit amoureux (acte V, se. vi):

Les disgrâces souvent sont du Ciel révélées. J'ai songé cette nuit de perles défilées

Et d'œufs cassés :

Monsieur, un tel songe m'abat,

(i) Voy. Ed. Tylor, Civilisation primitive, t. I, p. 141 et suiv.

(2) Ch. Nisard, Livres populaires, t. I, p. 228 et suiv.

(3) Idem, ibidem, t. I, p. ^35 et suiv.

(4) « L'une est de ivoyre, par laquelle entrent les songes confus, /allaces, et incertains, comme à travers l'ivoyre, tant soit déliée que vouldrcz, possible n'est rien vcoir. L'aultre est de corne, par laquelle entrent les songes certains, vrays, et infallibles ».

Ces mêmes présages reviennent dans La Clef des songes que consultent encore les gens du peuple, attestant ainsi la ténacité de la tradition populaire et sa perpétuité dans le domaine des superstitions.

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