‹ La langue de RabelaisChapitre 140 sur 218 · I. — Bisouards et vendeurs de livres · texte numérisé non relu

I. — Bisouards et vendeurs de livres

Rabelais, qui a travaillé à Lyon pour les éditeurs des livrets de colportage, appelle bisouars les intermédiaires entre les produits populaires de l'imprimerie naissante et le gros public des villes et des campagnes ; « Un livre trepelu, qui se vend par les bisouars et porteballes, au titre Le Blason des couleurs » (2), lit-on dans le ix"' chapitre du Gargantua.

Le nom désignait spécialement les colporteurs des montagnes du Dauphiné, qui, à l'approche de l'hiver, descendaient pour faire le trafic dans les villes et les campagnes. Dans le P^orez, bisouard signifie à la fois coup de bise et celui qui est du

(i) Histoire des livres populaires ou de la littérature de colportage, depuis l'origine de Vimprimerie, Paris, 1864; 2* éd., 1864.

(2) Nous reviendrons sur ce livret de colportage, un des plus anciens du genre. Le nom de bisouars se lit également dans l'édition de Pantagruel de 1542, sans nom de ville ni d'imprimeur. Cette édition contient une vi(jlente invective de l'Kditcur contre Etienne Dolet, qui avait publié la même année les deux premiers livres réunis. On y lit ce passage : « O la grande et haulte entreprinse et digne de tel homme, inspiré de l'esperit de Ciceron : avoir rédigé en beau volume le livret et gaignc pain des petits revendeurs, nommé par les Bisouars Fatras à la douzaine ».

côté de la bise, le montagnard, d'où le sens secondaire de « mercier » (i).

Cotgrave décrit le bisouart comme un colporteur, qui, dans un large ballot ouvert suspendu à son cou, débite des almanachs, des livres nouveaux et maintes bagatelles. Une vingtaine d'années plus tard, le grammairien alsacien David Martin, dans son Parlement nouveau (2), paru à Strasbourg en 1637, nous renseigne plus amplement (3).

Un document antérieur des plus curieux nous fournit des détails complémentaires. C'est une «Farce à trois personnages», dont deux commères et un vendeur de livres. Elle est de 1530, donc contemporaine des deux premiers livres du roman rabelaisien. L'auteur inconnu y cite nombre d'ouvrages, surtout facétieux, dont bien peu sont arrivés jusqu'à nous.

En premier lieu, des ouvrages connus :

Livres, livres, livres, livres I Chansons, Ballades et Rondeaux !

J'en porte à plus de cent livres I Livres, livres, livres, livres !

Jamais ne vistes de si beaux !...

Ensuite vient toute une série d'opuscules comiques, aujourd'hui perdus, ou portant un titre imaginaire :

La farce Jenin aux fuseaux,

Le Testament Maistre Mymin,

Et Maistre Pierre Patelin,

Et les Cent Nouvelles nouvelles

Pour dames et damoyselles !

Le Trespassement Sainct Bidault (4),

(i) Voy. Rev. Et. Rab., t. VIII, p. i55 à i58, et Rev. XFI« siècle, t. I, p. 495.

(2) Livre rarissime, dont Charles Nerlinger a donné une nouvelle re'impression à Belfort en 1899 sous ce titre : La Vie à Strasbourg au commencement du XVII^ siècle.

(3) Cf. ch. xLii, Du Colporteur: « Il y a des mercerots qui portent çà et là des almanachs, livrets d'Abecé, la gazette ordinaire et extraordinaire, des légendes et petits romans de Melusine, de Maugis, des Quatre fils Aymon, de Geoffroy à la grant dent, de Valentin et Ourson, du Chasse-ennuys, des chansons mondaines sales et vilaines dictées par l'esprit immonde, vaude-villes, vilanelles, airs de cour, chansons à boire... »

(4) Nom de saint facétieux pris au sens libre, comme dans ces vers macaroniques de la « Farce du Frère Guillebert « {Ancien Théâtre, t. I, p. 3o5):

Fouillando es callibistris, Intravit per boucham ventris, Bidauldus, purgando renés.

La Vie Saincte Perenelle. ..

Le Confiteor des Angloys...

Le Voyage des Fumelles

Qui s'en vont à Bonnes Nouvelles...

L'estat de ceux qui ne font rien... (i).

Essayons à notre tour d'inventorier le contenu de la balle d'un bisouard du xvi' siècle.

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